seraphineFrançoise CLOAREC, Séraphine. La vie rêvée de Séraphine de Senlis, Paris, Phébus, 2008

Ce court récit nous emporte dans l’univers de l’artiste peintre Séraphine Louis-Maillard qu’a priori rien ne destinait aux palettes et pinceaux. Née en 1864 à Arsy, au fin fond de l’Oise et issue d’un milieu paysan, orpheline de mère puis de père, la jeune fille devient très vite la bonne à tout faire des notables du pays. Cette héroïne aux caractéristiques très flaubertiennes – on pense sans hésiter à la Félicité de la nouvelle Un cœur simple (in Trois Contes, 1877) – se serait vue révéler le besoin de cette expression artistique fulgurante sous une injonction de la Vierge Marie, alors qu’elle se trouvait dans la cathédrale Notre-Dame de Senlis.

Après vingt années d’entière dévotion passées au couvent et au service des autres, c’est âgée de presque quarante ans que Séraphine, qui n’abandonnera pour autant jamais son métier de bonne, entre en peinture comme on entre en religion.

Son silence, son caractère taciturne, son style vestimentaire hors du temps, toutes les habitudes frustres de son quotidien laissent à penser qu’elle demeure dans un état d’inspiration permanent, dans un entretien constant avec les voix d’en-haut. Elle ne connaîtra par ailleurs ni amour ni maternité, et on la disait même vierge : « Les anges n’ont pas de sexualité et de toute façon nul ne sait de quel sexe ils sont. L’amour, elle le fait avec la peinture »( p. 53).

Contemporaine d’Antonin Artaud, Camille Claudel, Georges Braque ou encore Picasso qui se servait alors encore de ses toiles comme monnaie d’échange, sa liberté dans la composition de ses œuvres comme dans sa manière d’être au monde séduisent un aristocrate allemand, grand amateur de peinture et mécène à ses heures, venu s’exiler de temps à autre à Senlis pour échapper au tumulte parisien. Ainsi elle sera la bonne de Wilhelm Uhde qui sera l’un des premiers à débusquer la singularité de son talent, car faut-il encore rappeler que Séraphine
«  n’a jamais visité de musée, jamais ouvert un livre d’art. [...] D’ailleurs, sait-elle vraiment ce qu’est une œuvre entière ? » (p. 90). Plus loin, on peut lire que « pour vivre, Séraphine n’a besoin que de son désir de peindre de ses couleurs. Elle peint à partir d’une solitude illuminée, dans un amour singulier » (p. 91).

Ses œuvres, d’un caractère intemporel, représentent la nature dans ce qu’elle a de plus profond, de plus vibrant : « Les couleurs triomphantes, les formes surtravaillées, avec de plus en plus de finesse, se posent, se superposent. Il y a du tigré, du moucheté, du velu, de chevelu, du rayé, de l’écailleux, du cachemire, des pois, du bariolé, dans les tableaux de Séraphine. On dirait que ça ondule dans les nervures, que ça vibre dans la ramure, ça grouille dans les fleurs, dans les arbres, les feuilles, les fruits. Des insectes, des oiseaux, des plumes, faisans, paons, pintades apparaissent, se bousculent. Séraphine fait vibrer les teintes, superpose les couches, les empâtements ». (p. 94). Un véritable débordement de sensualité picturale, de cette « puissance primitive » qui se dégage de chacune de ses toiles.

En 1927, elle sera exposée pour la première fois à l’Hôtel de ville de Senlis, sidérant la presse parisienne avec des toiles comme Le Bouquet de lilas, Le Cerisier et Les ceps de vigne. C’est à ce moment-là qu’elle va retrouver Uhde, revenu entre temps d’Allemagne entre deux guerres, et qu’elle travaillera sans relâche sous ses encouragements jusqu’en 1930. Elle s’enrichit mais l’argent la gâte, elle le dépense de manière inconsidérée. Le succès la gagne et parallèlement, une forme de paranoïa, de schizophrénie s’empare de son âme. Séraphine est persuadée qu’on veut l’empoisonner, ne mange plus, ne dort plus. L’auteur, psychanalyste de formation, s’interroge sur ce soudain basculement : « A quel moment l’originalité se transforme-t-elle en trouble psychiatrique ? A quel moment le délire détruit la création, prend toute la place ? [...] Nous sommes le samedi 31 Janvier 1931. Ce soir-là les toiles ne font plus fonction d’écran, ne comblent plus le vide, les couleurs se déchirent. Séraphine ne peut plus mettre en fleurs le chaos » (p. 122-123).

Et c’est bel et bien le chaos qui va s’emparer de son âme, ce qui lui vaudra un internement jusqu’à sa mort à l’asile de Clermont. Elle ne peindra plus. Une manière pour la narratrice de décrire les épouvantables conditions de quasi-détention des malades à l’asile qui est apparenté à une véritable mouroir.

Séraphine meurt en 1942 mais son âme erre déjà depuis plusieurs années.

Ce récit très dense et savamment documenté – l’auteur a notamment à son actif une thèse de psychologie clinique intitulée « Séraphine de Senlis, un cas de peinture spontanée » – a cette grande qualité de s’appuyer sur les travaux déjà existant pour mieux réhabiliter la mémoire et l’œuvre de cette artiste dont la célèbre toile L’arbre du Paradis est exposée dans les collections permanentes du Centre Georges Pompidou. En effet, « Grand est le décalage entre sa misère et le prix atteint par ses toiles aujourd’hui, fort est le contraste entre les fleurs chatoyantes et sa fin poignante ».

A noter le long-métrage éponyme réalisé en 2008 par Martin Provost avec notre héroïne incarnée par Yolande Moreau.