michakaStéphane MICHAKA,
La Fille de Carnegie
,
Paris, Payot et Rivages, 2008 (coll. Rivages/noir)

Premier roman pour ce jeune auteur dramatique français qui remporte haut la main la palme du savoir-faire en matière de roman noir.

D’un côté Bob Tourneur, lieutenant de police à la brigade des Homicides de Manhattan, de l’autre Mike Lagana, ancien flic de la même section et devenu privé dans une agence dédiée à la traque financière, du nom de Private Tactics.

Au centre, une affaire sans commune mesure et plutôt glamour : un type du nom de Ravieras qui s’est fait descendre dans une des loges VIP du Metropolitan Opera pendant une représentation de La Flûte enchantée.

C’est autour de deux femmes évidemment que les deux anciens collègues et rivaux se retrouvent confrontés pour ton bonheur, lecteur : le fantôme de la flamboyante Fran Markowitz, procureure générale tuée par balles que Tourneur et Lagana ont chacun aimé à leur manière et simultanément, et puis cette intrigante et vivante Sondra Carnegie, fille du très fortuné Saul Carnegie et de la maniaco-dépressive suicidée, la cantatrice Carla Scotto. Sondra, née dans la soie, est critique d’opéra, et demande un soir à Lagana, sur invitation dans sa loge privée au Met pour une représentation de Nixon en Chine, d’enquêter sur les comptes peu clairs du paternel, propriétaire de toute une chaîne de laveries automatiques dans la capitale, lesquelles servent à réhabiliter des anciens membres de gangs sortant de prison…

Outre la psychologie savamment travaillée de chaque personnage, tous plus névrosés les uns que les autres, et bien évidemment au-delà de la qualité de l’intrigue policière, même s’il s’agit de l’ingrédient second du roman noir roman de mœurs, la dimension socioculturelle ne demeure pas en reste et le clivage entre les us et coutumes de la middle-class américaine incarnée par Lagana et la haute bourgeoisie new-yorkaise dont fait partie l’extravagante Sondra Carnegie, s’affichent sans complexes, références emblématiques d’une époque. Pour exemple cette chanson du groupe AC/DC -The Jack-qui est la préférée du lieutenant : « Tourneur, qui connaissait par cœur les paroles, écoutait le chanteur Bon Scott se confier à lui seul. Le pote qui lui avait manqué, deux heures plus tôt, au Donkey Bar [...] l’ami à qui il pouvait tout dire, il était là maintenant. Accroupi quelque part entre le moteur et le volant de sa Buick. En train de lui raconter, sur douze mesures de blues, comment il avait chopé la vérole. Et puis Angus se ramenait [...] Pour raconter la même histoire que ce vieux Bon, mais à sa manière. En tordant les cordes de sa Gibson SG. Elle prétendait qu’elle était vierge. Elle lui donnait son corps. Mais l’avait donné à tout le monde. Il l’avait fait crier. Elle était le numéro 999 sur la liste des infections » (p. 16-17).

Puis, on passe dans l’univers feutré, aseptisé du Met, où Sondra, dans sa loge privée, s’efforce de mettre à l’aise le détective Lagana par rapport à son inculture en matière d’opéra notamment, en lui expliquant : « Je n’ai rien contre la musique pop. L’opéra est de la musique pop qui a fini dans les musées » (p. 234).

Autant dire qu’il s’agit là bel et bien d’une rencontre explosive entre deux milieux qui en contexte normal n’auraient jamais dû se télescoper, et c’est également l’occasion pour le narrateur – l’auteur ?- de régler ses comptes avec le milieu de la critique -littéraire ?-, à noter cette apologie par Sondra Carnegie elle-même : « On croit que la critique est destinée au public. C’est faux. Elle est destinée aux artistes. Bergman n’a rien compris à ce qu’il a fait dans Persona - jusqu’à ce qu’il tombe sur l’article de Sontag dans Sight and Sound. Comme je vous le disais la critique s’efforce de peindre une âme ». (p. 348).

Enfin, la scène lyrique contemporaine n’est pas épargnée non plus et on savoure la digression de Sondra, qui vit dans un immense appartement de Park avenue où même une pièce est exclusivement consacrée à une installation d’art contemporain – performance d’une artiste branchée qui n’est autre qu’un lit souillé de mégots, de sang et autre substances corporelles d’origine orgiaque – qui compare la représentation de Barbe-Bleue à une version d’Orphée aux Enfers, symptomatique selon elle du phénomène esthétique du « trash berlinois » : « Non [ ...] finalement ce n’est pas si trash, Judith ne ramasse pas des cygnes crevés au bord de l’étang. Et Barbe-Bleue n’engloutit pas des canettes de bière par pack de six. Ca aurait été ça, je vous assure. En fait, cette mise en scène est un peu gore, sans plus » (p. 335).

Sans vouloir pour autant te livrer, lecteur, le fin dénouement de cette histoire, je voulais te mettre l’eau à la bouche pour que tu savoures comme il se doit ce roman noir qui a cette exceptionnelle qualité d’avoir été très soigneusement écrit, et en français Madame, au moment même où j’apprends que les Pères fondateurs (à plusieurs décennies d’intervalles), j’ai nommé Dashiell Hammet et Jim Thompson, sont en cours de retraduction, des passages entiers de leurs œuvres originales ayant été occultés au cours de la traduction initiale…

La Fille de Carnegie a aussi cette particularité d’avoir une dimension intellectuelle marquée par l’environnement du Metropolitan Opera qui est le lieu de la scène de crime initiale, sans oublier l’aspect très sentimental de ce roman de mœurs puisqu’on apprend que Mike Lagana s’est tout de même amouraché de cette jeune femme capricieuse, machiavélique et nymphomane qu’est Sondra Carnegie, et qu’il va encore souffrir comme il a souffert et souffre encore pour feu Fran Markowitz : « Le plus dur, c’était de renoncer à l’aimer. Je crois bien que je restais à cause de ça. Pas facile d’admettre qu’on s’est trompé de béguin. Avais-je frôlé l’amour fou ? L’avais-je seulement imaginé ? La critique allait-elle se dissoudre dans l’atmosphère comme un parfum ? » (p. 525).

Que demander de mieux que ce roman noir érudit et sentimental à la fois, dans une écriture soignée de surcroît ?

arnaqueursDashiell HAMMET, La Moisson rouge, Paris, Gallimard, 1950 (pour la trad. française) [titre original "Red Harvest", paru en 1929]
Jim THOMPSON, Les Arnaqueurs, Paris, Payot et Rivages, 1988 (pour la trad. française) [titre original "The Grifters", 1963]

Aux sources du roman noir, qui a cette particularité d’être intemporel, de « transcender les époques », pour reprendre les mots de Natalie Beunet qui a consacré en 1997 un essai à l’œuvre du père fondateur du mouvement « hard boiled school» – traduisez « dur à cuire » – qui n’est autre que l’Américain Dashiell Hammet, sont les préoccupations d’une société. La publication de La Moisson rouge est effectivement contemporaine du krach boursier (1929). A Personville – « Poisonville » pour les intimes – , dans une atmosphère de corruption généralisée au sein de cette cité minière, débarque le détective de l’Agence Continentale qui découvre à peine arrivé que son client, un patron de presse puissant et peu scrupuleux, vient tout juste d’être refroidi : sa femme, une française élégante, a les escarpins souillés de sang et Dinah Brand, une prostituée de luxe, de trop nombreuses et mauvaises fréquentations. A partir de là va commencer le grand nettoyage de cette pègre qui s’est greffée autour de l’Internationale ouvrière qui souhaitait reprendre le contrôle de Poisonville. Flingues, canardages à tout va, whisky et gin à gogo, on ne s’ennuie pas un seul instant dans ce récit somme toute très moderne dans son ton et son écriture, et illuminé notamment par le personnage du détective – ce que fut l’auteur durant de nombreuses années – qui se remet de ses nuits blanches et très arrosées en prenant des bains glacés et où la traque et les manipulations sont la règle pour éliminer toute la racaille…

Mauvais garçons et femmes manipulatrices également chez Jim Thompson avec notre héros arnaqueur, Roy Dillon qui ne vit que d’escroqueries à la petite semaine, entouré et surveillé de très près par deux femmes qui ne peuvent pas se voir en peinture : Lilly, la mère de Roy, encore plus arnaqueuse que son fils, et Moira Langtry, ex-compagne d’un arnaqueur notoire, maîtresse aussi sublime qu’infâmante. On notera, à la différence de Dashiell Hammet (mais il faut dire aussi que plus de trente ans sépare les deux romans), l’extrême qualité des portraits physiques et psychologiques des protagonistes, et là encore, les dures à cuire que sont Moira et Lilly apparaissent aussi fatales et glamour que dévorantes, l’une comme mère et l’autre comme amante. L’une finissant par liquider l’autre et remportant le pactole, alors que Roy se retrouvera finalement accessoirisé dans cette intrigue et mourra accidentellement. Il ne faudra pas non plus oublier le personnage de Carol, l’infirmière à domicile embauchée par la mère de Roy et livrée tel une brebis sacrificielle pour le détourner notamment de Moira. Roy qui s’est quand même pris un coup de batte de base-ball dans le ventre et c’est d’ailleurs sur cette nausée-là que débute le roman.

Au programme donc et à venir pour d’autres chroniques spéciales « roman noir » : trahison, corruption, sexe et quête illusoire du pouvoir. Si loin du monde aseptisé dans lequel nous vivons. On s’encanaille à lire du roman noir, et c’est là délibérément un acte aussi transgressif que réconfortant.

Natalie Beunet, Dashiell Hammett, parcours d’une oeuvre, Amiens, Encrage éditions, 1997.