Oum kalsoum

Celle que le monde arabe, son plus fidèle public, surnommait « Souma », « le Rossignol du Caire », « La bombe de Nasser » ou encore « L’astre de l’Orient », la diva Oum Kalsoum serait née en 1898, en 1904 ou  même en 1908, la date demeurant incertaine, à Tamay al-Zahaira, village pauvre du delta du Nil, d’un père imam de mosquée et d’une mère paysanne.

Oum Kalsoum fréquente l’école coranique à partir de cinq ans, et encouragée par son père imam de mosquée, elle y apprend à psalmodier des textes coraniques et se produit, déguisée en bédouin, lors de fêtes religieuses. Elle sera remarquée par le célèbre chanteur Cheikh Abu Al-Alla Mohammed, spécialiste de l’art du maqâm, mode mélodique classique et typiquement arabe qui impose certains intervalles entre les notes. Tombé en extase, le chanteur suggère à sa famille d’aller s’installer au Caire, passage nécessaire pour accéder à une célébrité à la hauteur de son talent. Nous sommes alors au tout début des années 1920, et la conjoncture est peu favorable : la colonie anglaise vient tout juste de rejeter l’indépendance totale de l’Egypte prônée par le parti indépendantiste Wafd, et les nationalistes sont exilés, les ressortissants britanniques lynchés, assassinés par le peuple.

C’est dans cet élan patriotique que la carrière d’Oum Kalsoum prendra tout son sens, sous le règne de Fouad 1er, alors que des vedettes comme Mounira Al-Madiya, la « sultane de la chanson », ou bien Mohammed Abdel Wahhab, célèbre chanteur de charme, excellent dans leur art.

C’est alors qu’Oum Kalsoum inaugure les émissions de la radio égyptienne, « La voix du Caire », et plus tard, celles de la télévision nationale. Très vite, sa notoriété va dépasser l’Egypte pour  s’étendre vers d’autres états arabes comme le Liban, l’Irak, la Syrie, et elle effectuera sa première grande tournée au Moyen-Orient en 1932. C’est à ce moment-là que le grand luthiste Mohammed Al-Qassabgui la rejoint et parfait son éducation musicale. Cette singulière diction acquise au contact du Coran lui confère cette qualité d’interprétation magistrale. Oum Kalsoum chante Dieu, son pays, les poètes et l’amour. Beaucoup de puristes jugent scandaleuse sa façon d’allier le profane au religieux. A partir de 1936, qui marque l’indépendance de l’Egypte, Oum Kalsoum s’essaiera à la comédie musicale et sera à l’affiche de six longs-métrages, de Weddad à Fatma qui signera sa dernière prestation cinématographique, la comédienne ne se trouvant probablement pas à la hauteur.

Sous le règne du roi Farouk, ses concerts ont lieu les premiers jeudis de chaque mois et sont relayés par la radio, ils se dérouleront  jusqu’à sa mort. La romancière franco-libanaise Yasmina Traboulsi, dans un texte inédit intitulé « La Quatrième pyramide », évoque la capacité de la cantatrice à envouter les foules lors de ces rendez-vous mensuels, notamment le jour funeste du 5 juin 1967, lorsque, après une première journée de combats de la guerre des six jours, opposant Israël aux pays de la Ligue arabe, la moitié des forces arabes est détruite. Le président Gamal Abdel Nasser lui demande alors de maintenir le peuple dans l’ignorance jusqu’au matin. De là naîtra l’une des chansons les plus connues du répertoire d’Oum Kalsoum : Al-Atlal, « les ruines ». « Il lui suffit d’un soupir pour que la foule pleure et d’un sourire pour qu’elle la console, le mouchoir au bout de la main droite, Souma dirige, Souma orchestre, elle y emprisonne la moindre fausse note, elle s’y accroche quand parfois un oud trop arrogant la défie »[1]. C’est par ailleurs sous le règne de Gamal Abdel Nasser qu’elle demeurera l’un des plus forts symboles de l’identité nationale, ponctuant les plus grandes actions du président de chansons demeurées parmi les plus célèbres. Ainsi, lors de la nationalisation du canal de Suez, en 1956, elle chantera « Walla zaman ya silahi » (Ô mon âme te souviens-tu ? ), en 1959, lors de la construction du barrage d’Assouan, sera créé « As Saad » (Le barrage). En 1967, l’égérie du monde arabe rend visite aux soldats blessés lors de la guerre des Six jours, engageant alors une tournée au profit de l’effort de guerre, qui la mènera à travers de nombreux pays du Moyen Orient, jusqu’à Paris où son passage à l’Olympia fit sensation. « Je viens chanter en France parce que c’est le pays de la liberté », dit-elle à la presse française. Chacune de ses chansons dure parfois plus d’une heure. Sa série de concerts l’épuise, elle souffre de crises de néphrite chroniques et sa maladie s’aggrave. Elle donne son dernier concert en 1972 et s’éteint à l’hôpital le 3 février 1975, plongeant alors le pays dans un deuil national.

Souvent comparée aux occidentales Maria Callas, Edith Piaf ou encore Ella Fitzgerald, Oum Kalsoum, l’astre de l’Orient, aura marqué et influencera encore toute une génération de musiciens, comme aujourd’hui le syro-libanais Georges Wassouf et l’algérien Rachid Taha qui ont repris certains de ses titres. Oum Kalsoum avait l’art, tout en demeurant à contre-courant des modes musicales, scéniques et vestimentaires de ses contemporains, de chanter l’histoire immédiate, en véritable porte-parole de son pays.


[1] Yasmina Traboulsi, « La Quatrième pyramide » in Les Belles étrangères. Douze écrivains libanais, Paris, éditions Verticales, 2007, p. 205.