danse-orientaleSalwa Al Neimi, La Preuve par le miel, traduit de l’arabe par Oscar Heliani, Paris, Robert Laffont, 2008

La narratrice, une intellectuelle syrienne et travaillant dans une grande bibliothèque, se voit un jour confier un travail lié à ses profondes et secrètes aspirations littéraires : on lui propose d’écrire un essai sur les livres érotiques arabes anciens, dont elle est férue depuis l’adolescence, et ce dans le cadre d’un colloque sur la littérature érotique dans le monde.

Cette passion pour la littérature arabe ancienne, elle la cultive depuis toujours en secret, et l’appliquera un peu plus tard dans une sexualité débridée et sans tabous qu’elle expérimente notamment avec le personnage du « Penseur ». Chez elle, c’est par le corps que vient se nourrir la pensée, par la sensualité et la fête des sens qu’elle s’approprie l’intelligence de l’autre.

Entre croustillantes anecdotes rapportées du hammam et des salons de massage, ce sont ici toutes les strates d’une véritable « société de dissimulation » qui ressurgissent.

Avec beaucoup d’audace et de crudité dans les mots mais sans jamais pour autant s’approcher du vulgaire, Salwa Al Neimi nous invite à célébrer les temps anciens du monde arabe où le sexe était considéré comme une grâce divine, sinon une « fonction » nécessaire à la bonne santé du corps : une appréhension totalement en contradiction avec « l’islam des hidjabs » et de « l’après 11 septembre »… Nous sommes aujourd’hui en la matière bien loin de l’empire de sensualité que nous décrivaient les Orientalistes, à l’instar d’un Gustave Flaubert…

Au-delà des nombreuses références à cette littérature arabe clandestine et écrite par des esprits éclairés, le texte entre en résonnance avec d’autres références du monde occidental contemporain, ce qui vient renforcer toute la modernité de cette littérature sans tabou. Ainsi, à la question fondamentale posée par Ibn Arabi « D’où jaillit l’amour ? », répond, plusieurs siècles plus tard un René Char : « J’aime ce qui m’éblouit et accentue l’obscurité au fond de moi… »

Un texte léger et généreux, qui renvoie, de par son découpage en « portes », aux Contes des mille et une nuits. Un morceau de bravoure mêlant habilement la provocation à l’érudition et qui aura certainement le pouvoir de mener le plus curieux des lecteurs à la découverte d’écrivains arabes anciens comme Tifachi, Ali Ibn Nasr, Mohammed al-Nafzaoui, etc. Un véritable hommage également à la langue arabe que la narratrice n’a pas manqué de qualifier in medias res de « langue du sexe, qu’aucune langue ne peut remplacer à l’heure de la fièvre, même auprès des hommes qui ne le parlent pas, et sans traduction ! »