Roman noir (I) : des héroïnes castratrices
16 mar 2009
Dashiell HAMMET, La Moisson rouge, Paris, Gallimard, 1950 (pour la trad. française) [titre original "Red Harvest", paru en 1929]
Jim THOMPSON, Les Arnaqueurs, Paris, Payot et Rivages, 1988 (pour la trad. française) [titre original "The Grifters", 1963]
Aux sources du roman noir, qui a cette particularité d’être intemporel, de « transcender les époques », pour reprendre les mots de Natalie Beunet qui a consacré en 1997 un essai à l’œuvre du père fondateur du mouvement « hard boiled school» – traduisez « dur à cuire » – qui n’est autre que l’Américain Dashiell Hammet, sont les préoccupations d’une société. La publication de La Moisson rouge est effectivement contemporaine du krach boursier (1929). A Personville – « Poisonville » pour les intimes – , dans une atmosphère de corruption généralisée au sein de cette cité minière, débarque le détective de l’Agence Continentale qui découvre à peine arrivé que son client, un patron de presse puissant et peu scrupuleux, vient tout juste d’être refroidi : sa femme, une française élégante, a les escarpins souillés de sang et Dinah Brand, une prostituée de luxe, de trop nombreuses et mauvaises fréquentations. A partir de là va commencer le grand nettoyage de cette pègre qui s’est greffée autour de l’Internationale ouvrière qui souhaitait reprendre le contrôle de Poisonville. Flingues, canardages à tout va, whisky et gin à gogo, on ne s’ennuie pas un seul instant dans ce récit somme toute très moderne dans son ton et son écriture, et illuminé notamment par le personnage du détective – ce que fut l’auteur durant de nombreuses années – qui se remet de ses nuits blanches et très arrosées en prenant des bains glacés et où la traque et les manipulations sont la règle pour éliminer toute la racaille…
Mauvais garçons et femmes manipulatrices également chez Jim Thompson avec notre héros arnaqueur, Roy Dillon qui ne vit que d’escroqueries à la petite semaine, entouré et surveillé de très près par deux femmes qui ne peuvent pas se voir en peinture : Lilly, la mère de Roy, encore plus arnaqueuse que son fils, et Moira Langtry, ex-compagne d’un arnaqueur notoire, maîtresse aussi sublime qu’infâmante. On notera, à la différence de Dashiell Hammet (mais il faut dire aussi que plus de trente ans sépare les deux romans), l’extrême qualité des portraits physiques et psychologiques des protagonistes, et là encore, les dures à cuire que sont Moira et Lilly apparaissent aussi fatales et glamour que dévorantes, l’une comme mère et l’autre comme amante. L’une finissant par liquider l’autre et remportant le pactole, alors que Roy se retrouvera finalement accessoirisé dans cette intrigue et mourra accidentellement. Il ne faudra pas non plus oublier le personnage de Carol, l’infirmière à domicile embauchée par la mère de Roy et livrée tel une brebis sacrificielle pour le détourner notamment de Moira. Roy qui s’est quand même pris un coup de batte de base-ball dans le ventre et c’est d’ailleurs sur cette nausée-là que débute le roman.
Au programme donc et à venir pour d’autres chroniques spéciales « roman noir » : trahison, corruption, sexe et quête illusoire du pouvoir. Si loin du monde aseptisé dans lequel nous vivons. On s’encanaille à lire du roman noir, et c’est là délibérément un acte aussi transgressif que réconfortant.
Natalie Beunet, Dashiell Hammett, parcours d’une oeuvre, Amiens, Encrage éditions, 1997.