Pays sans père
07 sept 2009
Dany LAFERRIERE, L’Enigme du retour, Paris, Grasset, 2009
Il a bien failli devenir un écrivain japonais en 2008 mais ici c’est bel et bien sur le mode du retour aux sources que l’écrivain Dany Laferrière, originaire d’Haïti et exilé à Montréal depuis plusieurs décennies, nous revient pour cette rentrée littéraire tournée… vers le Sud !
Après avoir publié une quinzaine de romans à caractère introspectif, Laferrière nous avait habitué aux réminiscences, comme autant d’effluves poétiques, de son enfance haïtienne, ou encore aux différents questionnements liés à la condition d’exilé ou d’écrivain ou bien les deux en même temps…
Depuis Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (première parution à Montréal en 1985), l’écrivain n’a de cesse, dans une grande diversité de tons, de nous faire voyager entre pays natal et terre d’exil quand il ne parle pas de l’Amérique…
Ici, c’est le voyage du fils qui retourne sur les traces de son père dont il vient d’apprendre le décès ; ce père, chauffeur de taxi exilé à Brooklyn depuis près d’un demi-siècle. L’occasion également d’un voyage intérieur pour le narrateur/écrivain qui revient sur sa condition d’exilé tout en réinterrogeant la vie menée par le défunt : « Il arrive toujours ce moment/où l’on ne se reconnaît plus/dans le miroir/à force de vivre sans reflet » (p. 27). Très vite, le ton introspectif, intimiste, et finalement, sincère, est donné : « Tout me ramène à l’enfance/ce pays sans père./ Ce qui est sûr c’est que/je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas. »
L’exil est assimilé à une île, ici incarnée par Montréal : « on oublie toujours que Montréal est une île » (p. 19).
Montréal, qui est le théâtre de la première partie du récit où se font les « lents préparatifs de départ », comme si chaque geste se retrouvait ralenti par le froid, est la ville qui conditionne le questionnement individuel : « C’est en vivant à Montréal que j’ai pris conscience de mon individualité. A moins trente degrés, on a tout de suite une conscience physique de soi. Le froid fait baisser la température. Dans la chaleur de Port-au-Prince, l’imagination s’enflamme si aisément » (p. 161). En rupture et telle la morsure du soleil, apparaît la beauté désordonnée de l’île natale, Haïti, où la mort est une danse permanente. On est ici loin de la nostalgie des paradis perdus de l’enfance : le narrateur nous emmène avec lui et nous fait plonger dans un décor qui n’a rien d’idyllique, où précarité rime avec crime organisé et vie avec survie. « On ne meurt pas ici ». « Etre sur une île déboisée/en sachant qu’on ne verra/jamais ce qui se passe/de l’autre côté de la mer./Pour la majorité des gens d’ici/l’au-delà est le seul pays/qu’ils espèrent visiter un jour » (p. 93).
Le fils qui retourne voir sa mère pour les funérailles dresse un tableau sans concession de l’état de ce pays où chaque jour « il faut vivre avec l’énergie de celui qui attend la fin du monde » (p. 134). Sombre décor dans lequel pourtant des milliers d’âmes s’évertuent à rivaliser d’ingéniosité pour combattre la faim. Impossible d’avoir peur de la mort quand on vit déjà en enfer : « Le demi-siècle est une frontière difficile/à franchir dans un pareil pays./Ils vont si vite vers la mort/qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie/mais plutôt d’espérance de mort./Si la balle vous rate/Si même la faim vous épargne/La maladie ne vous manquera pas. » (p. 221).
Une manière aussi d’expliquer cette obsession, ce recours permanent au spirituel, par le biais notamment du vaudou : « Si on accueille si facilement les Dieux/c’est parce que les gens croient/qu’ils sont eux-mêmes des Dieux/Sinon ils seraient déjà morts ».
Laferrière, dans un style très poétique avec une prédilection pour les vers libres, prend donc ici le prétexte du deuil familial pour nous faire voyager entre deux espace-temps, celui d’une enfance sans père, de la mère, Haïti, et celui de l’exil et de l’écriture, Montréal. L’attachement à la figure paternelle est par ailleurs très infime : « Il m’a donné naissance./Je m’occupe de sa mort./Entre naissance et mort, /on s’est à peine croisés » (p. 280).
Un récit d’une beauté absolue et plein de sincérité qui signe la maturité lumineuse de l’écrivain qui ne manque pas de faire un clin d’œil à ses compagnons de plume et amis de la communauté littéraire mondiale, qu’il s’agisse de l’éditeur Rodney Saint-Eloi à Montréal, du généreux écrivain et peintre Frankétienne ou encore du facétieux Gary Victor en passant par un hommage appuyé à son ami le romancier Alain Mabanckou, fils d’une certaine Pauline Kengué originaire de Pointe-Noire et qui serait venue mourir en Haïti, et où elle aurait adopté un fils prénommé Jérôme… Aux sources africaines d’Haïti…
Un texte sentencieux, mélancolique, dépouillé : la force de la formule qui s’efforce de donner les clefs de l’énigme du retour.