david-diomande538David DIOMANDE, Il était une foi…,
Fort-de-France, éditions Desnel, 2009

A quoi bon écrire ses mémoires à seulement trente-six ans si tout est sans aspérité ?
De prime abord, on s’attend, dans le cadre de cette autobiographie, à une success story : un journaliste et animateur radio et télévision qui se retrouve un peu par hasard dans le paysage audiovisuel caribéen puis métropolitain, d’abord à RCI, ATV puis RFO et France 2, et qui effectue précocement un parcours sans faute… Il s’agit effectivement du récit d’un parcours déjà bien rempli pour ce géant afro-antillais âgé de 36 ans, qui débuta sa carrière très jeune et avec beaucoup de talent. Talent qui rime ici beaucoup avec admiration et émerveillement, qualités qui lui donnent ce feu sacré dans cesse entretenu : là où certains deviennent blasés et considèrent leurs confrères et leurs sujets (acteurs, chanteurs, écrivains, personnalités politiques, etc…) comme une routine, David Diomandé n’a de cesse de citer des noms et autant d’anecdotes multiples, de remercier celles et ceux qu’il a pu croiser, amis d’un jour ou de toujours placés sur son parcours comme autant de compagnons de fortune… et d’infortune. En narrateur méticuleux, Diomandé détaille par le menu, de manière exhaustive – Drucker, son préfacier, salue notamment sa mémoire d’éléphant – chaque pas, chaque rencontre qui a compté dans sa carrière télévisuelle et journalistique, autant d’hommages qui nous rendent ce personnage aussi attachant que chaleureux.
Parce que le métier de journaliste ne peut se faire qu’avec les autres, le narrateur, pour notre plus grand plaisir, nous fait visiter sa galerie d’artistes qui ont peuplé le paysage audiovisuel antillais voire même mondial dans les années 1990, dans le désordre et parmi les identités remarquables : Jacob Desvarieux, Jocelyn Beroard, Patrick Saint-Eloi, Marie-José Alie, Lord Kossity qui avant d’être le rappeur que l’on connaît était animateur TV, Jean-Michel Rotin, Tanya Saint-Val, Claudy Siar, Malavoi, Calixthe Beyala, Michel Drucker, Arlette Chabot, Gérard Mélin, Max Elizé, Jean-Claude Zié Mé, Vincent Placoly, Suzanne Dracius, Albè Ti Sirè, Guy Deslauriers, Euzhan Palcy, Robert Redford et même Madame de Fontenay… A l’heure de Facebook, un vrai réseau avec des milliers d’amis people auquel il faut ajouter certains piliers, à l’instar de Jérémy Edouard, son « frère » dans la profession et sa femme, sa déesse, Alexandra, animatrice comme lui et rencontrée sur un plateau de télévision… Du beau, du glamour, ils s’aiment, ils se marient, ils rêvent des Etats-Unis, d’Hollywood, de la Californie…
Mais en milieu de récit, comme dans un film catastrophe, au beau milieu de ce bonheur sans tâches d’ombre, la vie de notre héros bascule : rentré en métropole dont il est originaire et débarqué du PAF, les malheurs s’enchaînent, se ressemblent et se contaminent dans une incroyable succession de malédictions…
Diomandé passera en effet près d’une décennie de sa vie à se battre contre un enchaînement d’ennuis dans une dimension presque surréaliste : alors qu’il ne retrouve pas de travail dans son domaine professionnel, il se fait embaucher par un jeune oncle dont il ne sait pas encore qu’il est « le Diable en personne », qui peut « revêtir bien des formes, y compris celle d’un homme rondouillard et rassurant, mais terriblement machiavélique » (p. 202-203), comme gérant d’une entreprise dédiée au dépannage d’urgence. Au fond, il ne sera qu’un alibi pour détourner des fonds et escroquer des particuliers et qui n’aura par la suite d’autre choix qu’éponger les dettes d’un escroc qui aura bien évidemment disparu de la circulation le moment venu. La vie à Paris ne sera plus que Tribunal de Grande Instance, saisies et parce qu’un malheur ne vient jamais seul, la maladie : notre narrateur, affaibli par tant d’injustices, déclare un beau jour un diabète sévère et manque de perdre une jambe, la vue et même l’usage de ses reins… Les séjours à l’hôpital et les tribunaux sont devenus son lot quotidien et le seul oasis où il d’abreuve au milieu de cette traversée du désert est l’amour inconditionnel qu’il voue à sa femme, qui affiche un courage exemplaire en vue de préserver au mieux de tout cela leur petite fille, le fruit de leur amour… Cette autobiographie est la preuve que le Destin finit toujours par se fatiguer du courage et de la résistance de ses victimes. Allez, pour finir et vous donner définitivement envie d’aller à la rencontre du vaillant et sémillant David Diomandé que je ne connais pas mais à qui je souhaite, en frère de galère, bon vent, voici quelques lignes qui en disent long sur son courage et sa détermination : « Jamais l’amour ne fut aussi présent et aussi fort, fusionnel autant qu’indestructible. Au-delà de l’épreuve, par-delà ses traces indélébiles, demeurent des rencontres mémorables, des instants magiques, mais également de grandes victoires sur l’adversité, l’impécuniosité, la fatalité et la maladie, dont je ressens aujourd’hui le besoin de parler humblement, histoire de dire à ceux qui comme moi, ont la foi de quelque manière que ce soit, que Dieu ne ferme jamais une porte sans entrouvrir une fenêtre. » (p. 338).

http://www.desnel.com

Nathalie PHILIPPE

La romancière Gisèle Pineau

La romancière Gisèle Pineau

« Femmes de la liberté »

Kréyol Factory,
Grande Halle de La Villette
(exposition jusqu’au 5 juillet)

C’est dans le cadre de la journée nationale anniversaire de l’abolition de l’esclavage, célébrée en France à la date du 10 mai, que se sont déroulées des tables rondes ainsi que des lectures autour du thème « Femmes de la liberté ». Dans le prolongement de l’exposition « Kréyol Factory » qui est actuellement présentée à La Grande Halle de La Villette jusqu’au 5 juillet prochain, et dédiée au travail des artistes de « l’archipel créole » (Caraïbes et océan Indien), ce cycle pluridisciplinaire – complété notamment par une série de projections de fictions et documentaires, de dédicaces d’auteurs et des concerts – avait pour vocation principale d’interroger la place des femmes dans le processus de création et de libération aux temps de l’esclavage et après l’abolition.

Dans son introduction, l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin, en maître de cérémonies de cette journée, a mis le doigt sur une erreur d’appréciation par trop souvent commise, à savoir cette tendance à la victimisation des femmes dans une histoire de la permanence de l’oppression et par conséquent d’une incapacité à créer…

Propos que viendra très vite amender la réflexion de Michèle Césaire, fille de feux le poète-maire de Fort-de-France et son épouse éclairée Suzanne Césaire dont les « écrits de dissidence » (1941-1945) viennent d’être édités au Seuil sous le titre Le Grand camouflage : elle revient en effet sur cette enfance privilégiée, aux côtés de parents charismatiques, et sur la nécessité de se construire dans le combat pour ériger la dignité en principe de vie.

La transmission pour principe d’élévation sociale et intellectuelle, c’est aussi le credo de la martiniquaise Marie-José Alie, journaliste, chanteuse et écrivaine qui, revenant sur les temps de la société esclavagiste, évoque néanmoins une certaine forme de liberté de pensée chez les femmes. Lesquelles, en effet, portaient à la fois les enfants des esclaves et ceux de leurs maîtres ; certaines d’entre elles se sont mises à aimer ces enfants qui ne seraient jamais libres, car placés sous la domination des maîtres. Arguant du fait « qu’aucun avenir ne se construit dans la confrontation permanente », elle prône, par-delà la colère et la haine aveugle induits par les traumatismes de l’histoire, la nécessité de revendiquer l’insolence de tout dire. L’heure n’est effectivement plus celle des tabous et c’est cette liberté-là qui s’inscrit dans le processus de création. Une vocation de journaliste venue très tôt chez cette dernière, en même temps que l’urgence d’écrire le présent : c’est aussi la démarche de la mauricienne Shenaz Patel, journaliste de formation et de profession, qui définit son rapport à l’écriture journalistique comme un pur acte de militantisme et d’engagement, l’écriture de fiction permettant un autre espace de liberté, et agissant de manière complémentaire dans le processus de création. Par ailleurs, revenant sur son dernier roman, Le Silence des Chagos (éditions de l’Olivier, 2005) qui porte sur la détresse des populations embarquées et exilées au Seychelles et à l’île Maurice, depuis l’archipel des Chagos tombé aux mains, au lendemain de l’indépendance de Maurice (1968), des Etats-Unis et servant de base militaire, elle réinterroge le rôle de la fiction : « Est-ce le rôle de la littérature de relayer et/ou réhabiliter ces pans de l’histoire occultée ? Faut-il réécrire l’histoire par le biais de la fiction ? »

Une possibilité que n’ont même pas les écrivains de la République dominicaine si l’on s’en tient aux propos de la dramaturge et poétesse dominicaine Chiqui Vicioso qui déplore le manque de publications et le déficit d’accès au livre dans le pays, et affirme qu’il n’existe aujourd’hui pas d’espace à Saint-Domingue pour exprimer l’indignation et la colère face à certaines rigidités de la loi, notamment l’interdiction de l’avortement sur l’île, et ce quelles que soient les circonstances, ou encore la situation précaire et indigne dans laquelle se retrouvent les paysans d’Haïti venus couper la canne à sucre dans les bateys dominicains. Selon elle, le théâtre serait aujourd’hui le seul vecteur possible de sensibilisation à la chose littéraire et culturelle dans le pays.

D’autres préoccupations d’ordre scripturaires ont également été abordées au cours d’une seconde table ronde animée par Carpanin Marimoutou, éminent universitaire enseignant à l’université de la réunion, également poète et écrivain. Sur leurs stratégies d’écriture, ce sont quatre écrivaines pas moins remarquables qui sont intervenues et se sont faites écho à tour de rôle : Fabienne Kanor, originaire de la Martinique, Gisèle Pineau, « négropolitaine » ayant ses attaches en Guadeloupe, Yanick Lahens, née et résidant en Haïti et enfin la mauricienne Nathacha Appanah.

À l’origine du texte est l’urgence à dire, et c’est ce que soutient l’écrivaine et cinéaste Fabienne Kanor qui dans Humus, roman polyphonique paru chez Gallimard en 2006 (coll. « Continents noirs ») et qui dépeint l’enfer de la Traite vu par quatorze femmes, lesquelles dans l’histoire auraient accepté de sauter à l’eau pour échapper à leur funeste destin. L’auteur se positionne elle-même parmi ces sœurs d’infortune avec lesquelles elle expérimente les mécanismes de la perte, de la déchirure et de la ruse. Mais « quels mots pour dire le silence ? Combien de mots font un cri ? » Fabienne Kanor revient sur les conditions de la création littéraire au féminin, dépeignant un acte très physique. Un accouchement probablement dans la douleur mais également placé sous le signe de la solitude, en atteste l’émouvant témoignage de la romancière Gisèle Pineau : « Je suis une femme de l’ombre. J’écris depuis l’âge de dix ans. L’écriture est arrivée dans ma vie comme une bouée de sauvetage. Guadeloupéenne née à Paris, j’ai très vite ressenti le besoin de me créer un pays, un monde, de rencontrer des personnages qui m’aidaient à survivre. J’écris depuis plus de quarante ans. Des heures passées dans la solitude avec le papier. Les personnages qui hantent mes romans sont toujours en train de se construire. Enfants, jeunes femmes ayant subi des violences de tous ordres, avec l’idée d’appartenir à un peuple qui est lui-même en construction. L’esclavage revient comme une plaie recouverte d’un joli pansement. C’est pour moi essentiel d’aller écrire cette histoire ».

Yanick Lahens, auteur du flamboyant La Couleur de l’Aube (2008), roman à deux voix de deux sœurs à la recherche de leur frère dans la tourmente de la guerre civile en Haïti, définit le pacte de la création au féminin comme étant « dans l’œil du cyclone ». Cette entrée en écriture est perçue comme une aventure solitaire, solitude dont il faut savoir créer les conditions, une forme d’engagement contre l’oubli, celui de se mettre en colère ou bien d’admirer certaines choses. La situation difficile en Haïti est pour elle une nourriture quotidienne qui permet cette création, processus qu’elle décrit en ces termes : « la culture de la survie nous oblige à nous poser beaucoup de questions, et il faut savoir découvrir la notion d’humanité au-delà de ce bien et de ce mal ». Ainsi, Yanick Lahens définit son engagement littéraire en termes de véritable travail de terrain, où les situations extrêmes permettent souvent aux personnes de se révéler, et où la création intervient pour esthétiser cette connaissance vécue et passionnée. À l’inverse, elle ajoute que même si le moteur de cette création littéraire doit se placer sous le signe de l’engagement, elle ne doit pas moins s’en démarquer pour ne pas encombrer l’espace du roman. Lequel ne doit ni être un traité politique, sociologique ou historique… Il s’agit bel et bien de faire rentrer le lecteur dans les obsessions de l’auteur, obsessions qui ne sont pas du tout de la même teneur quant à la démarche de Nathacha Appanah (La Noce d’Anna, Gallimard, 2005, et Le Dernier frère, L’Olivier, 2007) qui se situe elle-même loin du crime fondateur de la Traite, et souhaite même dans sa démarche d’écrivain s’affranchir de ses origines et de tous les clichés qui vont avec, à savoir l’île Maurice entrevue sans nuances comme un véritable paradis touristique… Ainsi revendique-t-elle cette liberté thématique : « mon chemin d’écriture n’est pas forcément tout le temps lié à mes origines ». Stratégie à laquelle vient s’opposer celle de Gisèle Pineau qui fait corps avec l’histoire de ses ancêtres qu’elle n’a de cesse de se réapproprier : « Je ne pourrais pas écrire en dehors du milieu créole-français qui est mon contexte de vie. Je parle de ce que je connais, qui m’interpelle et est en moi. J’écris avec mes tripes, j’écris avec mon ventre ». Autant d’écrivaines qui nous ont livré au cours de cette journée une belle leçon d’écriture placée sous le signe de la sincérité.