brinkAndré BRINK, Dans le miroir suivi de Appassionata,
traduits de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle, Arles, Actes Sud [édition originale : New York, Barnes and Noble, 2008]

Voici les deux derniers courts romans du Sud-africain André Brink qui est entré notamment en littérature engagée avec Une saison blanche et sèche (1979, Prix Médicis étranger en 1980, adapté en cinéma en 1989 par Euzhan Placy avec le grand Donald Sutherland), roman fondateur de la littérature sud-africaine qui fustigeait l’apartheid, bien en amont du récit par excellence de la violence post-apartheid que fut Disgrâce de John Maxwell Coetzee (Booker Prize en 1999) son compatriote qui obtint le  Prix Nobel de Littérature en 2003.

Ces deux récits regroupés ici sous un même volume, à l’instar de L’Amour et l’Oubli (2006) ou Les Droits du désir (2000), s’inscrivent dans le cycle « intimiste » du romancier prolifique, qui alterne son écriture entre des romans à caractère historique (entre autres et chronologiquement Un turbulent silence, Le Vallon du diable, Au bout du silence, L’Insecte missionnaire) et d’autres récits à caractère plus intime, érotisants parfois, et décrivant par le menu la vie des nantis, celle des Blancs Sud-africains qui exercent des professions libérales et évoluent comme dans un cocon feutré, en totale rupture avec la violence de cette nouvelle Afrique du Sud.

Dans le miroir et Appassionata s’imbriquent presque à la manière d’une polyphonie : il s’agit en effet de deux narrations parallèles (et qui se rejoignent au final) de personnages évoluant dans ce même milieu social de nantis décrit plus haut et qui ont pour point commun de se retrouver victimes d’un odieux braquage dans un restaurant chic de Capetown.

C’est d’abord l’histoire de Steve, architecte de renom, de son épouse Carla ainsi que de leurs deux filles. Steve qui un beau matin se retrouve noir de peau face au miroir de la salle de bains et s’aperçoit au fil de la longue journée qui va l’attendre que son entourage ne réagit pas à ce changement, et que seuls les personnages « extérieurs » à son univers le voient tel qu’il est devenu.

Sexe, fantômes et raffinement, univers si cher à Brink, se retrouvent ici et également dans Appassionnata (qui n’est autre que le nom de la sonate pour piano n° 23 d’un certain L.V. Beethoven) où un pianiste concertiste et professeur de piano à ses heures perdues s’éprend d’une cantatrice aussi belle que virtuose. Ensemble, ils travaillent, ils répètent et vu que tous les hommes qui l’ont connue bibliquement ont été frappés de malédiction pour ne pas dire de mort, il lui fait la promesse de ne pas tenter de la séduire…

De ces récits très sensuels sur fond d’Afrique du Sud tout en contrastes et violence banalisée, on retiendra cette très belle et érudite digression du narrateur sur les rapports entre les musiciens célèbres et les femmes à travers l’histoire, que j’ai le plaisir de vous donner à lire, vous lecteur qui vous égareriez dans ma chronique : « Il arrive que, dans les interstices  d’un emploi du temps chargé, on trouve le temps de courtiser une femme. Une beauté, cela va de soi. Pourquoi pas ? Or, cela implique de franchir un seuil invisible et délicat. Je sais que d’aucuns voient là la clef de ce qu’à voix basse ils appellent mon « échec ». A leurs yeux, femmes et musique ne font pas bon ménage. Il faudrait choisir entre l’une ou les autres. Conneries !Il se trouve que j’ai bien étudié la question. On n’a pas besoin de remonter plus loin que Mozart pour prouver le contraire. (Le vieux Bach était sans doute, comme certains exégètes le soulignent, un modèle de rectitude conjugale, mais, entre ses deux épouses, il a tout de même réussi à produire vingt rejetons, ce qui ne doit pas être anodin.) Citons encore : Beethoven, qui, d’après l’une de ses connaissances, « était toujours engagé dans quelque affaire de cœur et à l’occasion faisait des conquêtes qui se seraient révélées ardues, sinon impossibles, pour un Adonis » ; le pâle et souffreteux Chopin, qui n’était jamais trop faible, toutefois, « pour mettre quelque chose dans le trou de votre ré bémol majeur ; Schumann avec ses complexes « jeux de doigts sous les robes » ; le vigoureux Listz, incapable de se priver d’un jupon placé sur son chemin ; son beau-fils, Richard Wagner, dont l’égo boursouflé ne pouvait être alimenté que par les femmes. » (p. 139-140).

Là où le raffinement et la violence s’interpénètrent. Un ouvrage à savourer !

caryl-fereyCaryl FEREY, Zulu, Paris, Gallimard, 2008 (coll. « Série noire »)

Voyage dans l’univers sombre des townships d’Afrique du Sud : après Haka qui se déroulait en Nouvelle-Zélande, l’écrivain-routard Caryl Ferey nous livre un de ces polars « ethniques » dont il a le talent, et pour peu, on pourrait presque croire lire André Brink ou J.M Coetzee tant les personnages sont engagés et clivés dans la lutte post-apartheid. Placer ce récit dans la seule catégorie « thriller » serait bien réducteur pour cette enquête d’un policier qui revient de loin et bien campé par le personnage d’Ali Neuman qui enquête sur le meurtre crapuleux d’une très jeune femme qui n’est autre que la fille que l’un des plus fervents supporters (et sponsor) des Springboks…

Crimes sanglants à la limite du soutenable, sexe, drogue et initiations zouloues, ce sont les battements du cœur d’un pays déchiré et d’un espace frénétique que le narrateur nous livre ici, un monde que l’auteur en voyageur confirmé a su une fois de plus s’approprier comme s’il en était. Les Français sont décidément virtuoses dans le domaine du polar et du roman noir et on ne le dit jamais assez.