Propos recueillis par Nathalie Philippe
Dans le sillage de Mariama Bâ, Awa Thiam et Kesso Barry, pionnières dans la représentation et la mise en question des identités féminines africaines, l’Ivoirienne et citoyenne du monde Tanella Boni écrit, dans une œuvre protéiforme et depuis plusieurs décennies, l’histoire des battements du cœur de l’Afrique et du combat quotidien de ses femmes par trop souvent réduites à des stéréotypes qui ont malheureusement la vie longue. Que vivent les femmes d’Afrique ?, son dernier essai, met fin aux idées reçues sur la condition féminine en Afrique subsaharienne, et c’est aussi pour nous l’occasion de revenir sur l’ensemble d’une œuvre qui s’écrit avec l’urgence de dire.
- Tanella Boni, vous êtes ivoirienne, poétesse, romancière, philosophe et essayiste, et vous avez plus d’une quinzaine d’ouvrages publiés à votre actif, sans compter les nombreuses tribunes que vous accordent régulièrement la presse et les revues Internet. Chez vous, dans votre démarche, la question du choix du genre est-elle fonction des thématiques que vous abordez ou bien de la gravité du message que vous cherchez à faire passer ?
Je ne sais pas si je choisis un genre. Peut-être qu’il s’impose de lui-même et, parce que je ne choisis pas, il arrive parfois qu’il y ait à la fois, dans un roman par exemple, de l’essai et de la poésie. En outre, j’aime bien insérer quelques « carnets » ou des « lettres » dans mes romans. L’ouvrage dans lequel j’ai utilisé ces techniques dans le genre « roman » est bien Les Baigneurs du lac rose, paru à Abidjan aux NEI en 1995 et repris dans la collection Motifs (Serpent à plumes) en 2002. Ce roman a eu plusieurs vies, non seulement grâce à la réédition en France mais aussi parce que le lecteur peut y trouver ce qu’il cherche, en suivant les personnages : une histoire d’amour, un roman historique, social, de la migration etc. Dans Matins de couvre-feu (Le Serpent à plume/Le Rocher, 2005) qui a obtenu deux prix (Liberatur-Förderpreis à Leipzig et Prix Kourouma à Genève), les lettres et les carnets sont présents. Un éditeur bien connu à Actes Sud m’avait dit que le manuscrit « manquait de rigueur ». J’ai compris qu’il n’avait pas envie de soutenir ni la thématique abordée, ni même le message (si message il y avait) à faire passer. J’aime donc écrire comme cela me vient et selon mon humeur du moment, que cela plaise où non à des éditeurs. Quant à Les nègres n’iront jamais au paradis (Le Serpent à plumes/Le Rocher, 2006) j’ai entendu des lecteurs dire que c’était un essai. Ce qui est loin d’être le cas. Pour beaucoup, le seul roman est finalement le premier, Une vie de crabe (NEAS, 1990). Je sais que j’emprunte une voie difficile, dans la mesure où les éditeurs et les critiques aiment bien les textes clairs et les messages accessibles à la portée du premier venu.
- Votre dernière publication, Que vivent les femmes d’Afrique ? (éditions Panama, 2008), est un essai qui met fin à bien des idées reçues sur la condition féminine en Afrique subsaharienne. Aussi peut-on lire dans votre avant-propos : « Il s’agit, pour ma part, d’approfondir la question des femmes déjà présente dans mes textes antérieurs, et j’écris cet essai parce que je suis une femme d’Afrique assumant ses lieux singuliers sur des territoires appartenant à toutes les femmes du monde » (p. 13). Cela donne le sentiment d’un long chemin parcouru, d’une maturité littéraire dans laquelle la fiction aurait joué un rôle de terrain d’essai dans la dénonciation et la critique de la société ivoirienne et qui plus est africaine contemporaine. L’essai n’est-il pas là une liberté assumée ?
J’ai mis du temps à écrire un long essai même si, à longueur d’année, je continue de publier de courts essais sur toutes sortes de sujets. Je suis entrée en littérature par la poésie. Dans ce premier recueil qui a pour titre Labyrinthe (1984, pratiquement introuvable aujourd’hui, l’éditeur est mort il y a quelques années), je parlais déjà de la condition des femmes. Dans le second recueil, Grains de sable (1993), il y a un long poème intitulé « Cordes de femmes ». Dans les recueils suivants, la question de la condition féminine est toujours abordée, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, la première partie de Chaque jour l’espérance (2002) a pour titre « Lettre envoyée à la mer par-delà le silence » ; là, il s’agit d’une voix de femme qui s’exprime au singulier à propos de la vie à deux… Donc, si les romans ont été (et continuent d’être) un terrain d’expérimentation pour l’essai, la poésie dit aussi les maux et les bonheurs des femmes. Il est vrai que les personnages principaux de mes romans sont des femmes. Dans chacun de mes personnages, il y a sans doute une infime partie de la vie de femmes réelles que j’ai croisées ou que je côtoie tous les jours et peut-être une bonne dose de mes propres convictions.
- Votre démarche d’investigation a cette singularité d’être endogène, et d’analyser les traditions et les mœurs des femmes d’Afrique de manière empirique, à partir notamment de votre propre vécu de femme, mais également de toute une production littéraire et scientifique sur ces différentes questions à laquelle vous renvoyez tout au long de votre ouvrage, qui est complété notamment par des extraits de ces textes. Ces autres écrivains, chercheurs et chercheuses, ce sont par exemple Awa Thiam, Paulina Chiziane, Mariama Bâ, Bolya, Monique Ilboudo, Fatou Sow, Denise Paulme, Françoise Héritier, Catherine Coquery-Vidrovitch, pour ne citer que certains d’entre eux et ils sont nombreux à s’être penchés sur des éléments relatifs à la condition féminine en Afrique. Votre ouvrage n’est-il pas une manière de synthétiser cette somme de travaux ethnologiques et littéraires, pour toucher un large public ?
Chaque auteur a envie de toucher un large public. Mais, avec les thématiques que j’explore, cela est plutôt difficile. Cet essai n’est pas, comme le lecteur peut le constater, un essai universitaire. Je n’ai pas non plus voulu en faire un essai d’expert en développement. Il n’est ni bourré de statistiques, ni de tableaux. J’ai voulu dire l’essentiel en peu de mots en rappelant que des travaux littéraires, anthropologiques, historiques, sociologiques ou autres existent sur le sujet. J’ai recueilli aussi quelques témoignages. Mes carnets de route m’ont beaucoup aidée. Puisqu’il m’arrive d’aller dans de nombreux pays africains (et sur d’autres continents), je prends note de ce que je vois et entends. Je n’oublie pas non plus qu’en littérature, il y a des classiques, voilà pourquoi j’ai cité Mariama Bâ bien connue mais aussi Paulina Chiziane (moins connue), comme pour montrer que, d’un quart de siècle à l’autre et d’une partie de l’Afrique à l’autre, il pourrait y avoir des constantes du point de la relation homme-femme. En outre, il y a des questions très sensibles et, apparemment, il ne faut pas y toucher, comme celle de la polygamie. Mais cette question intéresse un large public, j’ai voulu montrer que la pratique est loin de disparaître, même si elle n’est plus ce qu’elle était du temps de nos grands-parents. C’est l’une des questions qui se posent, quoi qu’on puisse en dire, bien au-delà du continent africain.
- Certaines questions renvoient à des spécificités africaines, alors que d’autres sont beaucoup plus universelles et permettent d’élargir le débat, vous dites notamment que « dans la vie d’une Africaine, tout tourne autour de la part interdite, essentielle du corps : le sexe, objet de toutes sortes de transactions. Le sexe fonde et dit la différence entre une femme et un homme avant que la société ne s’en mêle » (p. 39). Est-ce aussi une manière de signifier, une fois ce préalable posé, que les choses de l’esprit seraient encore aujourd’hui d’emblée moins accessibles aux femmes en Afrique ?
Les statistiques montrent que dans de nombreux pays africains, il y a moins de filles scolarisées que de garçons. Même si la situation évolue peu à peu, les choses de l’esprit, les longues études, les études scientifiques et quelques métiers faisant appel aux NTIC sont vus en priorité comme
« réservés » aux hommes, même s’il n’existe aucune règle écrite à ce sujet. Mais l’on sait que les règles écrites pèsent peu devant le poids des représentations imaginaires. On remarque que les femmes qui font de longues études ont du mal à « trouver » un mari, sauf si le conjoint accepte cette femme telle qu’elle est et que, par exemple, un parcours scolaire ou universitaire a été effectué ensemble. Au département de philosophie, à Abidjan, j’ai vu des couples se former de cette manière. J’en déduis qu’il y a une peur des femmes qui, comme on dit en français populaire d’Abidjan « font papier longueur et parlent gros gros français ». Comment combattre chez les hommes mais aussi chez d’autres femmes moins instruites (à l’école occidentale) cette peur des femmes de « savoir » ? Toute la question est là. Tout se passe comme si toute femme, quel que soit son niveau d’éducation, devait rester terre-à-terre, s’occuper de choses futiles et matérielles, là où l’homme l’attend et aime la voir comme un corps à consommer et non pas comme une personne capable de penser, prendre des décisions et agir.
- Cette corporéité semble être vécue comme une aliénation permanente dans le destin des femmes, puisqu’elles sont en proie à de rudes coutumes comme l’excision, les grossesses multiples, la polygamie qui sous-entend une forme de mise en compétition des corps. La fatalité de cette destinée féminine, vous l’annoncez dans un contexte renvoyant au péché originel :« depuis la naissance jusqu’à la mort biologique, tout se passe comme si leur venue au monde était une faute » Cette affirmation très pessimiste n’est-elle pas une manière de reconnaître qu’en termes de libération de la femme africaine tout resterait à faire ?
Oui et non. Beaucoup de choses sont faites, souvent en silence et individuellement. C’est ce que j’essaie aussi de montrer. Aucune femme consciente de sa situation ne baisse les bras, sinon il y aurait énormément de suicides, ce qui n’est pas le cas. Elles peuvent mourir mais de coups et blessures et de maladies. À partir du moment où l’on se rend compte qu’il y a un destin « réservé » pour soi, on se donne les moyens de combattre cette fatalité. Et tous les jours, des femmes la combattent, même si elles doivent être répudiées par leurs maris ou rejetées par leurs familles. Elles sont prêtes à remuer ciel et terre, pour être en accord avec elles-mêmes. C’est cette attitude qui m’intéresse, celle qui va à l’encontre, justement, de ce qui pourrait être qualifié de « fatalité ». « Tout se passe comme si… », mais elles sont très conscientes de leur situation et cette conscience les sauve de la « bêtise » des autres et du « destin » qui aurait été réservé pour elles.
- Dans votre analyse, vous revenez également sur la vision occidentale et exotique portée sur la femme africaine à l’époque coloniale, où, là encore, elle semble ne pas échapper à son corps, objet de fantasmes et de mythes, ce corps « de la Noire, le corps de l’altérité radicale, de l’étrangeté, de la sauvagerie, le corps inconnaissable, celui qui symbolise un continent « noir » dans toutes ses dimensions. » (p. 135). Comment mettre fin à ce surdéterminisme historique ?
Les carnets de voyage des explorateurs, des missionnaires, de ceux envoyés en mission civilisatrice par la France, la Grande Bretagne, le roi des Belges, l’Allemagne, l’Italie ou le Portugal ont rapporté non seulement des notes écrites au sujet des femmes africaines – des Noires en particulier (différentes de toutes les autres), mais aussi des « Mauresques », des Métisses, des Signares, des Peules. Il y avait également des dessins et des photos dès le XIXe siècle. La Noire était donc la différence personnifiée comme l’atteste l’exemple emblématique de la Vénus Hottentote. Le pire, aujourd’hui, c’est qu’elle semble avoir intériorisé cette différence au point de vouloir l’estomper en essayant d’avoir artificiellement une peau plus claire. On sait les ravages de la dépigmentation de la peau « noire ». Cela signifie que cette « couleur de peau », vue comme manifestation tangible de la différence pensée négativement, continue de hanter les imaginaires. Et l’industrie cosmétique (en Afrique mais aussi ailleurs) exploite cela à grands renforts de publicité. Les regards proches, endogènes, des femmes et des hommes d’aujourd’hui, contribuent à la propagation du mythe de la « peau claire ». S’il y a un travail de sensibilisation à faire, c’est d’abord à ce niveau, afin que chacune puisse accepter sa peau comme partie intégrante d’une identité multiple à construire. Mais, pour aller plus loin, ce n’est pas seulement le regard sur la peau qu’il faudrait réformer mais celui sur l’ensemble du corps et ses attributs.
- Votre essai est aussi une critique virulente du machisme ambiant où on a le sentiment que la femme est bel et bien sous le joug de l’homme, qu’il soit le père, l’époux, le frère ou le fils… Outre cette entreprise de prise de conscience et de dénonciation de cette condition féminine sur le plan international, et là, on sait que les associations contre l’excision ou les violences faites aux femmes, les dispositifs humanitaires pour aider les victimes de viols perpétrés depuis plus de dix ans par les bandes rebelles dans la région des Grands Lacs, les nombreuses campagnes de sensibilisation sur les problèmes sanitaires et de malnutrition, etc. sont aussi nombreuses que médiatiques, quelles actions préconiseriez-vous en tant que femme et africaine ?
Le travail effectué par les ONG et les associations est remarquable mais il me semble que, du point de vue juridique, la bataille n’est pas gagnée d’avance. Même quand des lois sont promulguées, elles peuvent être contournées. Je pense que l’essentiel de nos actes et paroles, de ce qui se passe dans la relation homme-femme vient de l’éducation reçue qui, d’un pays à l’autre, est loin d’être en faveur des femmes. Or ce sont les femmes elles-mêmes qui sont les premières éducatrices. Il faudrait revoir l’éducation des garçons et des filles depuis la petite enfance. Par ailleurs, je suis toujours frappée par le fait que de nombreux Africains sont très attachés à leur mère qu’ils respectent. Ils pourraient en faire autant pour leurs conjointes et toutes les autres femmes. Les femmes et les hommes doivent apprendre qu’une femme n’est pas un objet sexuel ou un bien qui viendrait s’ajouter à une longue liste de biens matériels. Car ce qui fausse toutes les règles de la vie en société, aujourd’hui, c’est bien l’accumulation de richesses matérielles. Dans un tel système de valeurs, les sentiments tiennent si peu de place. On ne sait plus où est le bien et où le mal. Il faut rééduquer à la prise de conscience de la valeur morale. Cela permettrait aux uns et aux autres de choisir leurs partenaires non pas en fonction du porte-monnaie mais pour d’autres qualités qu’on leur trouve. Il faut donc réinventer des rêves avec des sentiments d’amour et d’attachement. Cela peut paraître utopique, mais nous devons avoir en vue l’humanisation des cohabitations difficiles en période de mondialisation.
- Tanella Boni, actuellement, quels sont vos projets d’écriture ? Dans la continuité de votre œuvre, ce remarquable combat que vous incarnez, à quand un essai sur « de la libération de la femme africaine ? »
J’ai envie d’écrire un essai philosophique pas forcément sur « la libération de la femme » mais sur la bêtise humaine que l’on croise, en mots et en actes, tous les jours sur le continent africain… Plus sérieusement, j’ai un travail philosophique (en deux parties) à publier d’ici 2011 sur un philosophe ancien. L’éditeur est déjà trouvé, le travail reste à finaliser. Dans l’immédiat, une autobiographie (dans laquelle il y a quelques carnets de réflexion philosophique sur l’identité, la relation, la langue, la colonisation, la diversité culturelle etc.). Je cherche un éditeur digne de ce nom qui pourrait défendre un tel livre…
Article paru dans le dernier supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville.