PLAINE INCERTAINE

Il pleut sur la plaine

De mon cœur dévasté

Sans toi je ne peux plus

Respirer

Le silence,

Est souvent l’allié de la paix

Mais il peut être aussi

L’empire de nos peurs

Abandonne-moi

Maintenant

Ou plus jamais

Que je marche ou pas dans tes pas

Que je sache, oui,

que je sache

Enfin

Si tu es bien le gardien

De mes jours comme de mes nuits

De mes rires comme de mes cris

Le tueur de mes angoisses

L’artisan du paradis

Mon paradis

Cette plaine incertaine

Où nous brûlons, glissons parfois

Qui soudain n’a plus de mémoire

Jardin inondé, jardin parfumé

Je suis repartie dans la forêt sacrée

Hurler mon amour ma haine

La joie et la peine

Que j’ai de t’aimer

Ensemble nous avons

Dérobé le feu

Dévoré le temps

Défié les éléments

Demain que ferons-nous de mieux ?

Sur les rives de notre fleuve

Il n’y a pas non, il n’y a pas de rives

Et d’ailleurs pas de fleuve non plus

Ça serait mieux d’ailleurs

Beaucoup mieux même

Car cela voudrait bien dire

Que nous pourrions ce fleuve franchir

Toi et moi ça n’a jamais commencé

Et donc jamais fini

Ce que nous partageons est lié

A la famille du vent

Nathalie PHILIPPE

laferriereDany LAFERRIERE, L’Enigme du retour, Paris, Grasset, 2009

Il a bien failli devenir un écrivain japonais en 2008 mais ici c’est bel et bien sur le mode du retour aux sources que l’écrivain Dany Laferrière, originaire d’Haïti et exilé à Montréal depuis plusieurs décennies, nous revient pour cette rentrée littéraire tournée… vers le Sud !

Après avoir publié une quinzaine de romans à caractère introspectif, Laferrière nous avait habitué aux réminiscences, comme autant d’effluves poétiques, de son enfance haïtienne, ou encore aux différents questionnements liés à la condition d’exilé ou d’écrivain ou bien les deux en même temps…

Depuis Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (première parution à Montréal en 1985), l’écrivain n’a de cesse, dans une grande diversité de tons, de nous faire voyager entre pays natal et terre d’exil quand il ne parle pas de l’Amérique…

Ici, c’est le voyage du fils qui retourne sur les traces de son père dont il vient d’apprendre le décès ; ce père, chauffeur de taxi exilé à Brooklyn  depuis près d’un demi-siècle. L’occasion également d’un voyage intérieur pour le narrateur/écrivain qui revient sur sa condition d’exilé tout en réinterrogeant la vie menée par le défunt : « Il arrive toujours ce moment/où l’on ne se reconnaît plus/dans le miroir/à force de vivre sans reflet » (p. 27). Très vite, le ton introspectif, intimiste, et finalement, sincère, est donné : « Tout me ramène à l’enfance/ce pays sans père./ Ce qui est sûr c’est que/je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas. »

L’exil est assimilé à une île, ici incarnée par Montréal : « on oublie toujours que Montréal est une île » (p. 19).

Montréal, qui est le théâtre de la première partie du récit où se font les « lents préparatifs de départ », comme si chaque geste se retrouvait ralenti par le froid, est la ville qui conditionne le questionnement individuel : « C’est en vivant à Montréal que j’ai pris conscience de mon individualité. A moins trente degrés, on a tout de suite une conscience physique de soi. Le froid fait baisser la température. Dans la chaleur de Port-au-Prince, l’imagination s’enflamme si aisément » (p. 161). En rupture et telle la morsure du soleil, apparaît la beauté désordonnée de l’île natale, Haïti, où la mort est une danse permanente. On est ici loin de la nostalgie des paradis perdus de l’enfance : le narrateur nous emmène avec lui et nous fait plonger dans un décor qui n’a rien d’idyllique, où précarité rime avec crime organisé et vie avec survie. « On ne meurt pas ici ». « Etre sur une île déboisée/en sachant qu’on ne verra/jamais ce qui se passe/de l’autre côté de la mer./Pour la majorité des gens d’ici/l’au-delà est le seul pays/qu’ils espèrent visiter un jour » (p. 93).

Le fils qui retourne voir sa mère pour les funérailles dresse un tableau sans concession de l’état de ce pays où chaque jour « il faut vivre avec l’énergie de celui qui attend la fin du monde » (p. 134). Sombre décor dans lequel pourtant des milliers d’âmes s’évertuent à rivaliser d’ingéniosité pour combattre la faim. Impossible d’avoir peur de la mort quand on vit déjà en enfer : « Le demi-siècle est une frontière difficile/à franchir dans un pareil pays./Ils vont si vite vers la mort/qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie/mais plutôt d’espérance de mort./Si la balle vous rate/Si même la faim vous épargne/La maladie ne vous manquera pas. » (p. 221).

Une manière aussi d’expliquer cette obsession, ce recours permanent au spirituel, par le biais notamment du vaudou : « Si on accueille si facilement les Dieux/c’est parce que les gens croient/qu’ils sont eux-mêmes des Dieux/Sinon ils seraient déjà morts ».

Laferrière, dans un style très poétique avec une prédilection pour les vers libres, prend donc ici le prétexte du deuil familial pour nous faire voyager entre deux espace-temps, celui d’une enfance sans père, de la mère, Haïti, et celui de l’exil et de l’écriture, Montréal. L’attachement à la figure paternelle est par ailleurs très infime : « Il m’a donné naissance./Je m’occupe de sa mort./Entre naissance et mort, /on s’est à peine croisés » (p. 280).

Un récit d’une beauté absolue et plein de sincérité qui signe la maturité lumineuse de l’écrivain qui ne manque pas de faire un clin d’œil à ses compagnons de plume et amis de la communauté littéraire mondiale, qu’il s’agisse de l’éditeur Rodney Saint-Eloi à Montréal, du généreux écrivain et peintre Frankétienne ou encore du facétieux Gary Victor en passant par un hommage appuyé à son ami le romancier Alain Mabanckou, fils d’une certaine Pauline Kengué originaire de Pointe-Noire et qui serait venue mourir en Haïti, et où elle aurait adopté un fils prénommé Jérôme… Aux sources africaines d’Haïti…

Un texte sentencieux, mélancolique, dépouillé : la force de la formule qui s’efforce de donner les clefs de l’énigme du retour.

Venance Konan, Les Catapilas, ces Ingrats, Paris,
Jean Picollec, 2009, 120 p., 12 euros.

venance

Comment dépenser son argent le plus rapidement possible sans acheter d’objets ? Une préoccupation qui pourrait bien être celle des habitants de ce village en Côte d’Ivoire où cohabitent, non sans querelles ni difficultés cela va sans dire, les autochtones d’un côté et de l’autre les Catapilas, ces étrangers venus du Sahel pour travailler la terre avec acharnement. « Catapila », un africanisme qui n’est autre que l’altération du nom de « Caterpillar », désignant ces engins de chantier capables de déraciner les arbres et même d’aplatir les montagnes, pour reprendre l’explication qu’en fait le narrateur dans une première nouvelle qui préfigure le roman dont il est ici question. En effet, en 2005, Venance Konan, bien connu en Afrique comme brillant journaliste et pour avoir été longtemps le rédacteur en chef de Fraternité matin, le quotidien national, publiait aux NEI un tonitruant recueil de nouvelles intitulé « Robert et les Catapila », titre éponyme de la nouvelle d’ouverture.

Fable sur les conflits ethniques qui secouent le pays depuis plusieurs décennies, Les Catapilas, ces ingrats prend des allures de comédie de mœurs pour mieux faire prendre conscience, et peut-être en rire à défaut d’en pleurer, des pratiques et des croyances parfois absurdes d’une civilisation, de la cupidité et de la barbarie des hommes. Le tout dans une tonalité chère à notre habile et fin conteur : l’humour, grinçant, certes, mais on sourit, on vit avec les personnages de Venance. Ici, c’est donc l’histoire de Robert, le président du village, descendant direct d’un aïeul qui réalisa un jour la prouesse d’abattre un gros chimpanzé d’un seul coup de poing, avec à sa suite son neveu qui n’est autre que … le Petit Robert. Un village qui devient vite comme un état dans l’état, avec ses opposants sous la férule de Gédéon, ses femmes dont les favorites sont celles à la peau claire, et bien sûr ses immigrés qui ne sont autres que les fameux Catapilas décrits plus haut… Robert a le bras long et a étendu son réseau d’influence jusqu’à un député, et va se servir habilement de ses relations face à un problème de taille : le chef est mort, il a cassé sa pipe. Une fatalité qui survient pour Robert un peu au mauvais moment : « Je suis sûr que ce vieux con a fait exprès de mourir maintenant, rien que pour m’emmerder, parce qu’il sait que je suis fauché » (p. 70). Au village, l’on reste persuadé que c’est encore un coup de sorcellerie, même s’il est dit un peu plus loin : « Chez nous, lorsqu’un homme meurt, on estime que c’est parce que ses femmes ne se sont pas bien occupées de lui » (p. 71). Toujours est-il qu’après avoir établi un budget dédié aux funérailles, ce qui constitue dans cette région du monde probablement et paradoxalement le plus lourd poste de dépenses de toute une vie d’homme, il s’agit de trouver les fonds. Une fois les fonds de tiroir raclés, les poches des proches vidées, comme notre président est encore loin du compte, il décide de jouer le tout pour le tout : pour s’attirer les bonnes grâces du gouvernement via notamment ses relations privilégiées avec un député, il décide de faire croire qu’il a enrayé l’opposition dans son village : la grosse enveloppe obtenue en échange permettra donc d’exécuter les rites funèbres et les souhaits de la famille du défunt, et surtout de faire tourner plein pot le bar du village en s’octroyant une petite commission au passage… Car, le narrateur le redit : « Les gens de notre région adorent les veillées funèbres. C’est là que nous draguons les filles » (p. 92). Eros et Thanatos…

Le chef aura donc son cercueil en forme de téléphone cellulaire, puisqu’on apprend que c’est important de pouvoir effectuer son dernier voyage dans ce qu’on a le plus souhaité avoir dans sa vie, ce qui explique pourquoi il existe également des modèles de cercueil en forme de BMW ou de 4×4…

Ce dernier roman de Venance Konan, très remarqué ces derniers temps avec notamment une chronique satyrique parue dans le quotidien français Libération sur le rapport du président Sarkozy aux chefs d’état Africains, dans la tonalité de ses Négreries publiées en recueil en 2006 (Frat’Mat éditions), est un condensé d’intelligence et d’humour, mettant la dérision au service de la dénonciation. Cette habile critique des mœurs prouve une fois de plus que l’Afrique et ses écrivains, à la veille du cinquantenaire des indépendances africaines, prennent bel et bien la voie d’une littérature décomplexée et qui chante ses démons pour mieux encore se les réapproprier. Venance Konan, d’abord un journaliste et aujourd’hui une voix littéraire singulière à suivre…

Nathalie PHILIPPE, article publié dans la dernière livraison du supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville

Ange sombre et
Bleu comme nuit
A la veillée dernière
Un miracle s’est produit

Insufflant à mon âme
Un souffle nouveau
Emportant mon corps
Dans une danse nouvelle

Roulements de tambour
Pénétrants
Roulements de hanche
Assourdissants

Dansons cette nuit mon ombre mon double
Crions frappons la terre
De nos pieds de nos poignets
Crachons sur elle, embrassons-là

Cette nuit sera tellurique
Ou ne sera pas

Mamy Wata génie des eaux
Ta douce voix, ton accent soleil
M’habitent et me perdent
Quand je dors, quand je vis j’écris

Il est déjà lointain
Le goût du sel
Au bout de tes mains

Régénère-moi, recrache-moi
Dans le ressac turbulent
De tes vagues exquises

Attends-moi, rêve-moi fort et
Je replongerai vite
Dans l’onde de ton ventre
Les embruns de ton sein
MAMY WATA !

Je suis la princesse malade
La sirène damnée
L’amante condamnée

Pour ceux qui n’ont pas pu t’atteindre
Tu es la méduse
La femme maudite, la femme serpent
Celle que l’on trouve belle, dangereuse et vénéneuse

Femme de l’eau, maîtresse des océans,
Est-ce seulement un danger que de trop vouloir trop aimer ?

PRINCESSE ABYSSALE
Reine d’Abyssinie
Tu es dans mon rêve
Comme autant d’infinis

Femme solaire,
Mon âme luit
Dans le reflet doré
Des marais chamarrés

Habite ta chevelure
Jusqu’aux écailles profondes
Mon parfum boisé, pour toi Mamy Wata
Ma tête est parfumée
Voici en offrande mon corps dont se repaîtra
L’Insolente sirène de mes nuits
Qui finira ainsi par ne plus être hanté
Une fois que ma passion m’aura dévoré

 

Nathalie PHILIPPE

Ange déchu

Seul comme une lumière
Détaché de la foule
Il est là il est beau
Il est seul il est sale

Sale mais beau
Son visage luit
De cette force en lui
Que seul il sait

Tes entrailles se serrent
Des voix te murmurent
Aide-le, au nom du ciel AIDE-LE !

Ne vois-tu pas
Que c’est un ange déguisé
En pauvre
Que le monde, la société
A rejeté
Mais pas la vie

AIDE-LE, te dis-je, AIDE-LE !
Et toi du haut de tes talons
Depuis le cliquetis
Des clés de ta maison
Tu as senti ce souffle
Cette grandeur d’âme

Qu’il porte en lui
Malgré ses habits
Souillés, puants

Ce n’est pas l’accoutrement d’un prince
Seulement les hardes
D’un ange déguisé
En clochard

AIMEZ-LE, nom de Dieu, AIMEZ-LE

Noir désespoir
Des rêves déçus
Des anges déchus
Des vies mises au placard

Que va-t-il manger ?
Où va-t-il dormir ?
Y-a-t-il quelqu’un en ce moment
Qui pense à lui ?

Ce soir combien de regards
Pourra-t-il croiser
Comme autant de signes d’humanité ?

Nul ne le sait
Pas même lui

Mon ange noir
Perdu dans la nuit

Nathalie PHILIPPE

david-diomande538David DIOMANDE, Il était une foi…,
Fort-de-France, éditions Desnel, 2009

A quoi bon écrire ses mémoires à seulement trente-six ans si tout est sans aspérité ?
De prime abord, on s’attend, dans le cadre de cette autobiographie, à une success story : un journaliste et animateur radio et télévision qui se retrouve un peu par hasard dans le paysage audiovisuel caribéen puis métropolitain, d’abord à RCI, ATV puis RFO et France 2, et qui effectue précocement un parcours sans faute… Il s’agit effectivement du récit d’un parcours déjà bien rempli pour ce géant afro-antillais âgé de 36 ans, qui débuta sa carrière très jeune et avec beaucoup de talent. Talent qui rime ici beaucoup avec admiration et émerveillement, qualités qui lui donnent ce feu sacré dans cesse entretenu : là où certains deviennent blasés et considèrent leurs confrères et leurs sujets (acteurs, chanteurs, écrivains, personnalités politiques, etc…) comme une routine, David Diomandé n’a de cesse de citer des noms et autant d’anecdotes multiples, de remercier celles et ceux qu’il a pu croiser, amis d’un jour ou de toujours placés sur son parcours comme autant de compagnons de fortune… et d’infortune. En narrateur méticuleux, Diomandé détaille par le menu, de manière exhaustive – Drucker, son préfacier, salue notamment sa mémoire d’éléphant – chaque pas, chaque rencontre qui a compté dans sa carrière télévisuelle et journalistique, autant d’hommages qui nous rendent ce personnage aussi attachant que chaleureux.
Parce que le métier de journaliste ne peut se faire qu’avec les autres, le narrateur, pour notre plus grand plaisir, nous fait visiter sa galerie d’artistes qui ont peuplé le paysage audiovisuel antillais voire même mondial dans les années 1990, dans le désordre et parmi les identités remarquables : Jacob Desvarieux, Jocelyn Beroard, Patrick Saint-Eloi, Marie-José Alie, Lord Kossity qui avant d’être le rappeur que l’on connaît était animateur TV, Jean-Michel Rotin, Tanya Saint-Val, Claudy Siar, Malavoi, Calixthe Beyala, Michel Drucker, Arlette Chabot, Gérard Mélin, Max Elizé, Jean-Claude Zié Mé, Vincent Placoly, Suzanne Dracius, Albè Ti Sirè, Guy Deslauriers, Euzhan Palcy, Robert Redford et même Madame de Fontenay… A l’heure de Facebook, un vrai réseau avec des milliers d’amis people auquel il faut ajouter certains piliers, à l’instar de Jérémy Edouard, son « frère » dans la profession et sa femme, sa déesse, Alexandra, animatrice comme lui et rencontrée sur un plateau de télévision… Du beau, du glamour, ils s’aiment, ils se marient, ils rêvent des Etats-Unis, d’Hollywood, de la Californie…
Mais en milieu de récit, comme dans un film catastrophe, au beau milieu de ce bonheur sans tâches d’ombre, la vie de notre héros bascule : rentré en métropole dont il est originaire et débarqué du PAF, les malheurs s’enchaînent, se ressemblent et se contaminent dans une incroyable succession de malédictions…
Diomandé passera en effet près d’une décennie de sa vie à se battre contre un enchaînement d’ennuis dans une dimension presque surréaliste : alors qu’il ne retrouve pas de travail dans son domaine professionnel, il se fait embaucher par un jeune oncle dont il ne sait pas encore qu’il est « le Diable en personne », qui peut « revêtir bien des formes, y compris celle d’un homme rondouillard et rassurant, mais terriblement machiavélique » (p. 202-203), comme gérant d’une entreprise dédiée au dépannage d’urgence. Au fond, il ne sera qu’un alibi pour détourner des fonds et escroquer des particuliers et qui n’aura par la suite d’autre choix qu’éponger les dettes d’un escroc qui aura bien évidemment disparu de la circulation le moment venu. La vie à Paris ne sera plus que Tribunal de Grande Instance, saisies et parce qu’un malheur ne vient jamais seul, la maladie : notre narrateur, affaibli par tant d’injustices, déclare un beau jour un diabète sévère et manque de perdre une jambe, la vue et même l’usage de ses reins… Les séjours à l’hôpital et les tribunaux sont devenus son lot quotidien et le seul oasis où il d’abreuve au milieu de cette traversée du désert est l’amour inconditionnel qu’il voue à sa femme, qui affiche un courage exemplaire en vue de préserver au mieux de tout cela leur petite fille, le fruit de leur amour… Cette autobiographie est la preuve que le Destin finit toujours par se fatiguer du courage et de la résistance de ses victimes. Allez, pour finir et vous donner définitivement envie d’aller à la rencontre du vaillant et sémillant David Diomandé que je ne connais pas mais à qui je souhaite, en frère de galère, bon vent, voici quelques lignes qui en disent long sur son courage et sa détermination : « Jamais l’amour ne fut aussi présent et aussi fort, fusionnel autant qu’indestructible. Au-delà de l’épreuve, par-delà ses traces indélébiles, demeurent des rencontres mémorables, des instants magiques, mais également de grandes victoires sur l’adversité, l’impécuniosité, la fatalité et la maladie, dont je ressens aujourd’hui le besoin de parler humblement, histoire de dire à ceux qui comme moi, ont la foi de quelque manière que ce soit, que Dieu ne ferme jamais une porte sans entrouvrir une fenêtre. » (p. 338).

http://www.desnel.com

Nathalie PHILIPPE

SamiaSamia BOUKHLIFA, Soufflez Lentement Avec Moi,
L’Harmattan, 2009 (coll. « Slam »)

Qui a dit que le slam était un pur produit des banlieues ? Nous avons vu avec Julien Delmaire qu’il pouvait être cévenol, et voici, un autre cas d’école : celui de la jeune et jolie Samia nous vient des Batignolles. Une entrée tout en rimes pour un premier recueil à la tonalité surprenante : ici point de rage, point de prisons seulement des cages dorées. Samia Boukhlifa, dans une démarche aussi audacieuse que décalée, nous invite à explorer son monde à elle, son Paris et son Dix-septième entre soirée mondaines, addictions, revers amoureux, hypocrisie petite-bourgeoise et glamour-girly. Le tout en rimes et gros mots sciemment convoqués, harmonieusement agencés : « Il me plait d’user/pour me faire entendre de plaisirs grossiers [...J'enchaîne les insultes sans excuses/Avec satisfaction et délectation » (« Mes gros mots »).

Car là où l'écueil de la vulgarité serait presque rendu à la fatalité compte tenu de la liberté assumée du ton, Samia jubile, Samia excelle en utilisant toute la gamme des registres de langue pour dire la perception de son monde à elle. Actualité, politique, amours déçues, rapports hommes-femmes, clivages sociaux, objets fétiches, vices et autres madeleines, l'univers est peint en gros mots en rimes riches, champs lexicaux et jeux de mots, le tout conjugué en couleur pour nous donner le souffle de la légèreté des mœurs, de la superficialité de certains rapports humains et au final de la vanité du monde.

De la libération de la madone Betancourt (« Ingrid tout court ») à la société des « Happy few », dans le slam éponyme, « qui vous reluque le cul [et où] vous aimez vous regarder de la tête aux pieds » en passant par la désinvolture des hommes, Samia bouscule les codes et éclate les convenances, cependant sans gratuité et facilité aucunes.

Qu’il s’agisse des gainsbarriennes « Retrouvailles d’Une Conne et d’Un Salaud » – on ne peut s’empêcher de penser au « Requiem pour un con » – ou bien de la chanson des « Cons damnés » où « promesse rime avec fesse », les mots claquent et en même temps cassent la gueule aux conventions d’une vie somme toute ennuyeuse au sens baudelairien du terme. Comment affronter alors cette prison dorée que peut être la vie middle-class ? En s’adonnant par exemple à toutes sortes de vices, comme le « grog psychotrope/Pour oublier cette salope d’existence/Dénuder tous mes sens/Pour habiller mon héroïne/Du parfum de Süskind », en étant « Fan de Tisane » ou encore en se mettant « En Mode Yogi ». Ou en fumant des clopes à s’en faire peur, et là j’avoue je fais une mention spéciale à « L’Allumeuse » qui ferait en chanson une bien jolie ballade pour une très belle chanteuse à guitare sèche : « Ta danse de gitane est trop bandante/Pour fuir ta dépendance/Derrière un patch collé à l’arrache/Les jours où mon souffle/Est aussi amer qu’un cancer [...] Comme une tapette, je cherche/Mon allumette pour t’exploser/La tête jusqu’à ton filtre/Sûrement d’amour car tu finis/Toujours dans ma bouche » (« L’Allumeuse »).

Enfin, Madonna, Brel et même un certain « Rappeur de Banlieue » ne sont pas en reste et Samia ne manque pas, à travers chaque objet, chaque endroit et chaque icône choisie, de rendre hommage à l’amour des mots et à l’amour tout court, « sans artifices ni pansement ni épanchement » (« Mots dits »). Un vent nouveau souffle sur la planète slam, soufflons avec Samia.

http://www.slampoesie.fr/

Entretien avec le slameur Julien Delmaire…

Propos recueillis par Nathalie Philippe

Votre serviteur entourée des poètes et slameurs Julien delmaire et James Noël

Votre serviteur entourée des poètes et slameurs Julien Delmaire et James Noël

Julien Delmaire, d’où vous sentez vous ?

Je suis né dans le Nord, j’ai grandi entre Lille et Roubaix et depuis un an j’habite en Ardèche et entre temps j’ai pas mal voyagé dans le cadre de ma passion qui est la poésie. Je me sens actuellement des Cévennes en ce moment, c’est plus large que l’Ardèche, du pays de la poésie aussi mais, j’aime bien j’ai envie d’un ancrage en ce moment donc les terres volcaniques me conviennent, m’attirent, elles sont chargées d’histoire.

D’où vous vient cet amour des mots ?

C’est apparu très tôt car j’ai toujours eu des livres à la maison, des gens pour me les faire découvrir et c’est arrivé vers l’âge de quatorze ans, j’ai découvert le hip hop et parallèlement Baudelaire et NTM en même temps, et cela a cheminé en moi. Je n’ai jamais établi de hiérarchie entre la culture hip hop et la poésie pour moi ça coulait de source…


Et quand vous aviez quatorze ans le slam n’existait pas ?

Effectivement, ça n’existait pas, et justement quand j’ai découvert le slam j’ai trouvé que c’était opportunité incroyable que de pouvoir mélanger ma passion pour le rythme du hip hop et ma passion pour l’univers et les images de la poésie. Ca correspondait vraiment à plusieurs pratiques que j’avais en moi.

Apparemment vous aviez en vous ces bases parce que finalement culture hip hop+Baudelaire+ NTM, peut-être que vous avez aussi un petit peu contribué à l’inventer le slam finalement ?

(Rires). Non, je ne l’ai pas inventé mais cela correspondait effectivement à un goût, à des pratiques que j’avais en moi et c’est vrai que l’espace du slam je l’ai investi sans difficulté parce que ça correspondait  à ce dont je rêvais pour pouvoir déployer des mots sur scène, avec cette part de liberté dans l’écriture qu’offre cette discipline.

Chez vous on voit bien que ça ne correspond pas du tout à un effet de mode et que c’est un mode d’expression qui est en vous. Je reviens sur votre recueil de textes écrits entre 2001 et 2007 et intitulé Le mur s’efface publié aux éditions l’Agitée à Lille. Vous dites à un moment : « Un poème qui ne saigne pas ne mérite que l’oubli », ce qui a priori en dit long sur votre engagement en poésie et plus loin vous revenez sur le personnage de Federico Garcia Lorca, homme de culture et poète espagnol militant abattu comme un chien par les milices anti républicaines dans les années 1930… Pouvez-vous, Julien, spécifier ce côté sanglant, saignant dans votre processus poétique ?

J’ai toujours envisagé la poésie comme quelque chose qui ne laisse pas indemne alors l’image, disons, c’était une manière de rappeler que la poésie est quelque chose de fondamentalement vivant, que c’est quelque chose qui peut s’ancrer dans les livres mais également en sortie par le biais de la parole, et pour moi la parole a cette capacité fluctuante de pouvoir s’assimiler au sang, la parole pour moi c’est quelque chose qui saigne, et le sang pour moi ça n’est pas forcément quelque chose qui est lié au meurtre ou à la violence mais c’est tout à fait lié à cet élan, ce flux et ce reflux, c’est un élan vital et c’est ce qui m’a toujours intéressé dans la poésie, surtout dans la poésie orale parce qu’on est placé face à une parole à laquelle on est forcé de prêter attention et qui nous traverse littéralement. C’est cette notion de traversée par la parole et la poésie m’est très familière et pour revenir sur le personnage de Federico Garcia Lorca je l’ai effectivement découvert très jeune et avant même de m’intéresser au poète j’ai été époustouflé par cette capacité qu’il a de dire le tragique avec des mots qui sont d’une beauté infinie et en même temps dans une tragédie constante, par exemple les roses chez Garcia Lorca ne sont jamais des roses fades, ce sont toujours des roses qui saignent justement, avec ces images qui sont à la fois d’un tragique absolu et d’une beauté ineffable…

Quant  à la manière donc les milices franciste l’ont assassiné, si je dois symboliser ce qu’est le fascisme c’est tuer un poète lui arracher les testicules et l’enterrer sous un arbre, pour moi la mort de Lorca ça symbolise tout ce fascisme, pour moi c’est « vive la mort, viva la muerte »…

Vous parlez d’élan vital mais votre recueil est tout de même balisé par la mort, peuplé de fantômes et d’anges déchus, une sœur en prison, un personnage alcoolique qui aurait fait périr toute sa famille dans un accident de voiture, un travesti mort sur le pavé, des prostituées, des déportes d’Auschwitz qui reviennent comme autant de fantômes, des femmes aimées également… Une question vraiment indécente, mais quelle est finalement la part de vrai dans cette galerie hantée ?

La part de vrai elle est en filigrane mais elle est réelle c’est-à-dire que j’ai du mal à envisager le fait de n’écrire que pour les vivants, quand j’ai lu une phrase de Genet sur Giacometti qui disait « on écrit pour la nuit mémoriale peuplée de morts » on écrit pour les morts autant que pour les vivants, pour moi l’écriture est un processus qui renoue entre les vivants et les morts, c’est quelque chose qui vit. Quant à la prison, effectivement, j’ai des amis qui en ont fait et j’y anime régulièrement des ateliers, je pense notamment à Charlie Bauer qui a passé 25 ans en prison et qui a écrit la préface de mon recueil et est l’auteur notamment d’un très bel ouvrage qui s’intitule Fractures d’une vie sur son expérience carcérale… Tous les gens qui m’ont quitté de manière tragique dans l’existence je me sens redevable auprès d’eux quand j’écris, c’est pour moi une forme de responsabilité. J’écris pour eux. Gilles Deleuze disait qu’ « on écrit pour les bêtes qui meurent », c’est une formule qui m’a beaucoup marqué. Je ne sais pas, s’il y a de l’art contemporain, s’il n’est pas en résonance avec les morts. Il n’y a effectivement d’art contemporain que si on est en écho avec la mort.

D’où vous vient finalement cet élan à vous placer du côté de la marge, du côté des exclus, vous faire, pour reprendre la formule chère à Aimé Césaire, le « porte-parole des sans-voix « ?

Pour moi Césaire a été une révélation et des années durant le Cahier ne me quittait pas, pour moi c’est le Livre et ça a été mon entrée en poésie, à sa mort j’ai été pendant très longtemps inconsolable car j’avais l’impression d’avoir perdu un père, j’avais un attachement inconditionnel et Césaire m’a aidé à me tenir debout…

Concernant la marginalité j’ai été très tôt confronté dans ma vie à des gens qui étaient des marginaux par essence, je me suis toujours senti appartenir à cette fratrie des damnés de la terre et c’est pour moi dans la marge que naît la création, pour moi ce sont les minorités qui sont les puissances créatrices et c’est donc par là qu’émerge la beauté…

La poésie est un vecteur de lutte, elle permet de créer du lien, le slam est pour moi un medium particulièrement fort à ce niveau, il y a sur les scènes slams et avec le public une forme d’organicité qui se créé, une manière de heurter les esprits avec les mots, que ce soit dans la lutte ou pas. J’ai par ailleurs été souvent ému, chahuté, bousculé en découvrant certains poèmes et certains poètes par le biais des scènes slams.

Avez-vous des maîtres dans le modèle slam ?

Il y a quelqu’un qui m’a beaucoup influencé quand j’ai commencé le slam c’est le new-yorkais Saul Williams, avec notamment une très grande dimension poétique, une force de la gestuelle où on rejoignait la dimension théâtrale voire même de la performance, et puis il y a un slameur que j’aime beaucoup, un français très marginal pour le coup et qui s’appelle Nada, il a commencé le slam en prison, qui a écrit dans une esthétique punk, beaucoup de recueils et s’est sauvé par la poésie, c’est quelqu’un que je compare facilement à Jean Genet, quelqu’un qui a énormément de compassion avec beaucoup de dureté et cela me touche énormément. J’ai également beaucoup d’admiration pour un slameur marseillais audacieux, Frédéric Nevchehirlian, qui a intégré la poésie beatnik dans le slam.

Quels sont vos actuels projets artistiques ?

A très court terme j’ai un quatrième livre qui doit paraître en octobre prochain et que j’ai écrit dans le cadre d’une commande en résidence dans l’Artois (Pas-de-Calais) dans une forme d’écriture poétique très cadrée.  Je souhaite également me remettre au théâtre car l’oralité est pour moi une dimension très importante et j’ai également un autre projet avec un ami qui est un grand poète haïtien qui s’appelle James Noël et nous allons écrire un  livre autour de la notion de machine de guerre, de machine nomade, un travail très deleuzien.

julien-delmaire-la-poesie-du-futur2Julien DELMAIRE, Le mur s’efface,
Lille, L’Agitée/Compagnie générale d’imaginaire, 2007

Le bonheur, c’est parfois simple comme un coup de fil (ça rappelle une vieille pub pour France Télécom au temps où les téléphones étaient encore à cadrans circulaires comme celui de la Noiraude)…

Tout a donc commencé un soir de ce mois de juin, un éditeur m’appelle, aussi timide que modeste, pour me dire que si je veux bien il me laisse un pli avec un livre de slam qu’il a édité, qu’il aimerait savoir ce que j’en pense…

Le slam, ce renouvellement foisonnant de la poésie mâtinée de musique, le tremblement d’un saxo, l’émotion d’un piano, le souffle d’une voix a capella, une guitare, un balafon ou bien encore tout cela à la fois, pourvu que la magie veuille bien se créer…

Là où je suis, maintenant, je vous écris depuis le bord de la falaise sur laquelle Julien Delmaire, avec son recueil de slam, m’a laissée. Depuis que je l’ai lu, j’ai mal au ventre et j’ai le vertige…

Ce que je vais vous livrer ici est fait avec le simple élan du cœur, sans complaisance aucune, je n’ai d’ailleurs jamais encore croisé cet envoûtant poète, cet orfèvre des mots, cet artisan de la beauté dans la douleur. Je sais juste, parce que comme tout le monde je suis allée sur Google et que j’ai trouvé son Myspace, qu’il est jeune, beau, avec des rastas et qu’il vit en Ardèche.

Mais ce que je sais surtout, c’est ce frisson qu’il a suscité un lundi matin alors que j’étais dans mon train… J’ai relu, relu, re-frissonné. Non, je n’ai pas rêvé. Allez, j’arrête là les digressions et je me lance, mais Julien Delmaire, tu suscites chez moi de l’oralité et me fais parler plus que de raison. Alors, je me lâche. Fini la chronique proprette, ici on est de l’autre côté du décor : la poésie est partout, et surtout là où on ne l’attend pas. Dans ce miracle permanent que peut être le Don de soi. Dans les cicatrices d’un corps, dans les vibrations des talons des travelos sur le boulevard, dans la chaleur furtive et extatique d’un amour sans lendemain. Dans le sang, le sperme, la sueur, dans tout ce que nos corps rejettent, dans les miasmes de la vie grouillante.

D’emblée, on sait que l’on a affaire avec un maître de la formule, un amoureux des mots, un révolté historique. « J’apprends chaque jour le devoir d’être vivant »… Le furtif, le convulsif. Puis la sentence qui rime avec l’engagement, sans lequel l’alliage de la beauté et de la rage ne donnerait pas ce métal précieux : « On lutte ou pas. La mort ne réconcilie personne ». Et puis le pouvoir et la magie des mots : « Les mots sont des oracles/Des cauris lâchés en pâture au hasard,/Les scories en guenilles d’un diamant oublié,/Un fragment d’éternité. »

Même si c’est maintenant que ça se passe, à l’instant T , bien que les paysages soient peuplés de fantômes :  à l’instar du poète et homme de culture espagnol Federico Garcia Lorca, ange qui succomba à la barbarie des milices anti-républicaines en 1936 à l’âge de 38 ans, ou bien de tous ceux qui ont péri sous « les lunes sales de Kigali », des déportés d’Auschwitz ou encore de tous les héros anonymes qui ont fini par périr du poids des civilisations, prostituées, travestis, prisonniers, alcooliques et drogués…Tous sont les protagonistes de cette poésie qui n’en finit pas de chercher, comme dans le jazz, sa fameuse note bleue, ici l’impalpable et l’imprévisible amour, aussi destructeur que porteur d’espoir.

L’amour perçu dans toute sa musicalité comme dans l’omniprésence de l’objet aimé : « je te ferai rimer avec n’importe quoi, avec le bruit du train, le métro qui aboie ». A noter la Rebecca qui disparaît dans le flot des déportés d’Auschwitz (« Les violons d’Auschwitz (pleurent sous ma mémoire) ») : « Rebecca, sur le quai, j’ai vu que tu pleurais/Ta robe était si bleue que j’aurais pu la boire/Tu pleurais Rebecca en me cherchant des yeux/Moi, je te regardais, mais je ne voulais pas voir/Ton visage suspendu au milieu des fusils, des cris, des crosses noires qui frappaient au hasard. Mon amour, pardonne-moi, tu ne me voyais pas ». L’atmosphère carcérale et concentrationnaire est récurrente chez Julien Delmaire, qu’il évoque l’enfer de la prison où l’on se suicide en silence pour ne pas alerter son voisin de cellule ou celui des camps : « Nous sommes des étrangers forcés d’être des frères, promiscuité désolante, intimité agonisante, l’enfer n’existe pas en dehors de nos corps, il faut apprendre à être autre chose que soi ».

Je pourrais vous donner à lire une multitude d’extraits tant le foisonnement et la diversité de ce recueil de textes épars vous emmènent loin dans l’ivresse du vide existentiel. Je reviens juste sur ce qui probablement anime notre jeune poète par-delà l’amour inconditionnel des mots dans les vapeurs des paradis nocturnes : la rage. Il en a fait un poème édifiant dont je vous donne à lire quelques vers : « La rage nous effraye, c’est pour ça que je t’aime/J’aime ce qui me fait peur./Ce qui saute au visage, qui lacère les orgueils,/Qui piétine les certitudes avec juste un sourire [...] La rage est en toi plus profonde que mon sexe. DEVORE JUSQU’A LA FORME DE CE QUI TE RESSEMBLE. [...] Si les fresques bleutées te disent d’aller ailleurs/Tu démolis le mur, tu rases les briques de sang. (Tu n’ignores qu’une chose c’est la raison d’aimer). [...] La rage est une femme qui se consume du début à la fin. LA RAGE…Tu es la seule femme parmi les trottoirs lourds, Tu es l’avenir du monde… ».

Je serais tentée de faire dire des choses à ce poète mais j’espère le rencontrer d’ici peu pour un entretien qui me permettra d’élucider certaines énigmes qui sont le rapport à sa sœur et l’incarcération (« Burn sister, groove sister » in « Sœur de peu ») ainsi que le rapport aux racines (avec notamment un texte intitulé « Lomé si loin »).

Une certitude cependant : celle qu’ « il y a des étoiles à nos portes, il y a des étoiles dans la rue ». Delmaire, une étoile à suivre…

http://www.myspace.com/juliendelmaire

boni-tanellac2a9patrickiafrate1Propos recueillis par Nathalie Philippe

Dans le sillage de Mariama Bâ, Awa Thiam et Kesso Barry, pionnières dans la représentation et la mise en question des identités féminines africaines, l’Ivoirienne et citoyenne du monde Tanella Boni écrit, dans une œuvre protéiforme et depuis plusieurs décennies, l’histoire des battements du cœur de l’Afrique et du combat quotidien de ses femmes par trop souvent réduites à des stéréotypes qui ont malheureusement la vie longue. Que vivent les femmes d’Afrique ?, son dernier essai, met fin aux idées reçues sur la condition féminine en Afrique subsaharienne, et c’est aussi pour nous l’occasion de revenir sur l’ensemble d’une œuvre qui s’écrit avec l’urgence de dire.

  • Tanella Boni, vous êtes ivoirienne, poétesse, romancière, philosophe et essayiste, et vous avez plus d’une quinzaine d’ouvrages publiés à votre actif, sans compter les nombreuses tribunes que vous accordent régulièrement la presse et les revues Internet. Chez vous, dans votre démarche, la question du choix du genre est-elle fonction des thématiques que vous abordez ou bien de la gravité du message que vous cherchez à faire passer ?

Je ne sais pas si je choisis un genre. Peut-être qu’il s’impose de lui-même et, parce que je ne choisis pas, il arrive parfois qu’il y ait à la fois, dans un roman par exemple, de l’essai et de la poésie. En outre, j’aime bien insérer quelques « carnets » ou des « lettres » dans mes romans. L’ouvrage dans lequel j’ai utilisé ces techniques dans le genre « roman » est bien Les Baigneurs du lac rose, paru à Abidjan aux NEI en 1995 et repris dans la collection Motifs (Serpent à plumes) en 2002. Ce roman a eu plusieurs vies, non seulement grâce à la réédition en France mais aussi parce que le lecteur peut y trouver ce qu’il cherche, en suivant les personnages : une histoire d’amour, un roman historique, social, de la migration etc. Dans Matins de couvre-feu (Le Serpent à plume/Le Rocher, 2005) qui a obtenu deux prix (Liberatur-Förderpreis à Leipzig et Prix Kourouma à Genève), les lettres et les carnets sont présents. Un éditeur bien connu à Actes Sud m’avait dit que le manuscrit « manquait de rigueur ». J’ai compris qu’il n’avait pas envie de soutenir ni la thématique abordée, ni même le message (si message il y avait) à faire passer. J’aime donc écrire comme cela me vient et selon mon humeur du moment, que cela plaise où non à des éditeurs. Quant à Les nègres n’iront jamais au paradis (Le Serpent à plumes/Le Rocher, 2006) j’ai entendu des lecteurs dire que c’était un essai. Ce qui est loin d’être le cas. Pour beaucoup, le seul roman est finalement le premier, Une vie de crabe (NEAS, 1990). Je sais que j’emprunte une voie difficile, dans la mesure où les éditeurs et les critiques aiment bien les textes clairs et les messages accessibles à la portée du premier venu.

  • Votre dernière publication, Que vivent les femmes d’Afrique ? (éditions Panama, 2008), est un essai qui met fin à bien des idées reçues sur la condition féminine en Afrique subsaharienne. Aussi peut-on lire dans votre avant-propos : « Il s’agit, pour ma part, d’approfondir la question des femmes déjà présente dans mes textes antérieurs, et j’écris cet essai parce que je suis une femme d’Afrique assumant ses lieux singuliers sur des territoires appartenant à toutes les femmes du monde » (p. 13). Cela donne le sentiment d’un long chemin parcouru, d’une maturité littéraire dans laquelle la fiction aurait joué un rôle de terrain d’essai dans la dénonciation et la critique de la société ivoirienne et qui plus est africaine contemporaine. L’essai n’est-il pas là une liberté assumée ?

J’ai mis du temps à écrire un long essai même si, à longueur d’année, je continue de publier de courts essais sur toutes sortes de sujets. Je suis entrée en littérature par la poésie. Dans ce premier recueil qui a pour titre Labyrinthe (1984, pratiquement introuvable aujourd’hui, l’éditeur est mort il y a quelques années), je parlais déjà de la condition des femmes. Dans le second recueil, Grains de sable (1993), il y a un long poème intitulé « Cordes de femmes ». Dans les recueils suivants, la question de la condition féminine est toujours abordée, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, la première partie de Chaque jour l’espérance (2002) a pour titre « Lettre envoyée à la mer par-delà le silence » ; là, il s’agit d’une voix de femme qui s’exprime au singulier à propos de la vie à deux… Donc, si les romans ont été (et continuent d’être) un terrain d’expérimentation pour l’essai, la poésie dit aussi les maux et les bonheurs des femmes. Il est vrai que les personnages principaux de mes romans sont des femmes. Dans chacun de mes personnages, il y a sans doute une infime partie de la vie de femmes réelles que j’ai croisées ou que je côtoie tous les jours et peut-être une bonne dose de mes propres convictions.

  • Votre démarche d’investigation a cette singularité d’être endogène, et d’analyser les traditions et les mœurs des femmes d’Afrique de manière empirique, à partir notamment de votre propre vécu de femme, mais également de toute une production littéraire et scientifique sur ces différentes questions à laquelle vous renvoyez tout au long de votre ouvrage, qui est complété notamment par des extraits de ces textes. Ces autres écrivains, chercheurs et chercheuses, ce sont par exemple Awa Thiam, Paulina Chiziane, Mariama Bâ, Bolya, Monique Ilboudo, Fatou Sow, Denise Paulme, Françoise Héritier, Catherine Coquery-Vidrovitch, pour ne citer que certains d’entre eux et ils sont nombreux à s’être penchés sur des éléments relatifs à la condition féminine en Afrique. Votre ouvrage n’est-il pas une manière de synthétiser cette somme de travaux ethnologiques et littéraires, pour toucher un large public ?

Chaque auteur a envie de toucher un large public. Mais, avec les thématiques que j’explore, cela est plutôt difficile. Cet essai n’est pas, comme le lecteur peut le constater, un essai universitaire. Je n’ai pas non plus voulu en faire un essai d’expert en développement. Il n’est ni bourré de statistiques, ni de tableaux. J’ai voulu dire l’essentiel en peu de mots en rappelant que des travaux littéraires, anthropologiques, historiques, sociologiques ou autres existent sur le sujet. J’ai recueilli aussi quelques témoignages. Mes carnets de route m’ont beaucoup aidée. Puisqu’il m’arrive d’aller dans de nombreux pays africains (et sur d’autres continents), je prends note de ce que je vois et entends. Je n’oublie pas non plus qu’en littérature, il y a des classiques, voilà pourquoi j’ai cité Mariama Bâ bien connue mais aussi Paulina Chiziane (moins connue), comme pour montrer que, d’un quart de siècle à l’autre et d’une partie de l’Afrique à l’autre, il pourrait y avoir des constantes du point de la relation homme-femme. En outre, il y a des questions très sensibles et, apparemment, il ne faut pas y toucher, comme celle de la polygamie. Mais cette question intéresse un large public, j’ai voulu montrer que la pratique est loin de disparaître, même si elle n’est plus ce qu’elle était du temps de nos grands-parents. C’est l’une des questions qui se posent, quoi qu’on puisse en dire, bien au-delà du continent africain.

  • Certaines questions renvoient à des spécificités africaines, alors que d’autres sont beaucoup plus universelles et permettent d’élargir le débat, vous dites notamment que « dans la vie d’une Africaine, tout tourne autour de la part interdite, essentielle du corps : le sexe, objet de toutes sortes de transactions. Le sexe fonde et dit la différence entre une femme et un homme avant que la société ne s’en mêle » (p. 39). Est-ce aussi une manière de signifier, une fois ce préalable posé, que les choses de l’esprit seraient encore aujourd’hui d’emblée moins accessibles aux femmes en Afrique ?

Les statistiques montrent que dans de nombreux pays africains, il y a moins de filles scolarisées que de garçons. Même si la situation évolue peu à peu,  les choses de l’esprit, les longues études, les études scientifiques et quelques métiers faisant appel aux NTIC sont vus en priorité comme
« réservés » aux hommes, même s’il n’existe aucune règle écrite à ce sujet. Mais l’on sait que les règles écrites pèsent peu devant le poids des représentations imaginaires. On remarque que les femmes qui font de longues études ont du mal à « trouver » un mari, sauf si le conjoint accepte cette femme telle qu’elle est et que, par exemple, un parcours scolaire ou universitaire a été effectué ensemble. Au département de philosophie, à Abidjan, j’ai vu des couples se former de cette manière. J’en déduis qu’il y a une peur des femmes qui, comme on dit en français populaire d’Abidjan « font papier longueur et parlent gros gros français ». Comment combattre chez les hommes mais aussi chez d’autres femmes moins instruites (à l’école occidentale) cette peur des femmes de « savoir » ? Toute la question est là. Tout se passe comme si toute femme, quel que soit son niveau d’éducation, devait rester terre-à-terre, s’occuper de choses futiles et matérielles, là où l’homme l’attend et aime la voir comme un corps à consommer et non pas comme une personne capable de penser, prendre des décisions et agir.

  • Cette corporéité semble être vécue comme une aliénation permanente dans le destin des femmes, puisqu’elles sont en proie à de rudes coutumes comme l’excision, les grossesses multiples, la polygamie qui sous-entend une forme de mise en compétition des corps. La fatalité de cette destinée féminine, vous l’annoncez dans un contexte renvoyant au péché originel :« depuis la naissance jusqu’à la mort biologique, tout se passe comme si leur venue au monde était une faute » Cette affirmation très pessimiste n’est-elle pas une manière de reconnaître qu’en termes de libération de la femme africaine tout resterait à faire ?

Oui et non. Beaucoup de choses sont faites, souvent en silence et individuellement. C’est ce que j’essaie aussi de montrer. Aucune femme consciente de sa situation ne baisse les bras, sinon il y aurait énormément de suicides, ce qui n’est pas le cas. Elles peuvent mourir mais de coups et blessures et de maladies. À partir du moment où l’on se rend compte qu’il y a un destin « réservé » pour soi, on se donne les moyens de combattre cette fatalité. Et tous les jours, des femmes la combattent, même si elles doivent être répudiées par leurs maris ou rejetées par leurs familles. Elles sont prêtes à remuer ciel et terre, pour être en accord avec elles-mêmes. C’est cette attitude qui m’intéresse, celle qui va à l’encontre, justement, de ce qui pourrait être qualifié de « fatalité ». « Tout se passe comme si… », mais elles sont très conscientes de leur situation et cette conscience les sauve de la « bêtise » des autres et du « destin » qui aurait été réservé pour elles.

  • Dans votre analyse, vous revenez également sur la vision occidentale et exotique portée sur la femme africaine à l’époque coloniale, où, là encore, elle semble ne pas échapper à son corps, objet de fantasmes et de mythes, ce corps « de la Noire, le corps de l’altérité radicale, de l’étrangeté, de la sauvagerie, le corps inconnaissable, celui qui symbolise un continent « noir » dans toutes ses dimensions. » (p. 135). Comment mettre fin à ce surdéterminisme historique ?

Les carnets de voyage des explorateurs, des missionnaires, de ceux envoyés en mission civilisatrice par la France, la Grande Bretagne, le roi des Belges, l’Allemagne, l’Italie ou le Portugal ont rapporté non seulement des notes écrites au sujet des femmes africaines – des Noires en particulier (différentes de toutes les autres), mais aussi des « Mauresques », des Métisses, des Signares, des Peules. Il y avait également des dessins et des photos dès le XIXe siècle. La Noire était donc la différence personnifiée comme l’atteste l’exemple emblématique de la Vénus Hottentote. Le pire, aujourd’hui, c’est qu’elle semble avoir intériorisé cette différence au point de vouloir l’estomper en essayant d’avoir artificiellement une peau plus claire. On sait les ravages de la dépigmentation de la peau « noire ». Cela signifie que cette « couleur de peau », vue comme manifestation tangible de la différence pensée négativement, continue de hanter les imaginaires. Et l’industrie cosmétique (en Afrique mais aussi ailleurs) exploite cela à grands renforts de publicité. Les regards proches, endogènes, des femmes et des hommes d’aujourd’hui, contribuent à la propagation du mythe de la « peau claire ». S’il y a un travail de sensibilisation à faire, c’est d’abord à ce niveau, afin que chacune puisse accepter sa peau comme partie intégrante d’une identité multiple à construire. Mais, pour aller plus loin, ce n’est pas seulement le regard sur la peau qu’il faudrait réformer mais celui sur l’ensemble du corps et ses attributs.

  • Votre essai est aussi une critique virulente du machisme ambiant où on a le sentiment que la femme est bel et bien sous le joug de l’homme, qu’il soit le père, l’époux, le frère ou le fils… Outre cette entreprise de prise de conscience et de dénonciation de cette condition féminine sur le plan international, et là, on sait que les associations contre l’excision ou les violences faites aux femmes, les dispositifs humanitaires pour aider les victimes de viols perpétrés depuis plus de dix ans par les bandes rebelles dans la région des Grands Lacs, les nombreuses campagnes de sensibilisation sur les problèmes sanitaires et de malnutrition, etc. sont aussi nombreuses que médiatiques, quelles actions préconiseriez-vous en tant que femme et africaine ?

Le travail effectué par les ONG et les associations est remarquable mais il me semble que, du point de vue juridique, la bataille n’est pas gagnée d’avance. Même quand des lois sont promulguées, elles peuvent être contournées. Je pense que l’essentiel de nos actes et paroles, de ce qui se passe dans la relation homme-femme vient de l’éducation reçue qui, d’un pays à l’autre, est loin d’être en faveur des femmes. Or ce sont les femmes elles-mêmes qui sont les premières éducatrices. Il faudrait revoir l’éducation des garçons et des filles depuis la petite enfance. Par ailleurs, je suis toujours frappée par le fait que de nombreux Africains sont très attachés à leur mère qu’ils respectent. Ils pourraient en faire autant pour leurs conjointes et toutes les autres femmes. Les femmes et les hommes doivent apprendre qu’une femme n’est pas un objet sexuel ou un bien qui viendrait s’ajouter à une longue liste de biens matériels. Car ce qui fausse toutes les règles de la vie en société, aujourd’hui, c’est bien l’accumulation de richesses matérielles. Dans un tel système de valeurs, les sentiments tiennent si peu de place. On ne sait plus où est le bien et où le mal. Il faut rééduquer à la prise de conscience de la valeur morale. Cela permettrait aux uns et aux autres de choisir leurs partenaires non pas en fonction du porte-monnaie mais pour d’autres qualités qu’on leur trouve. Il faut donc réinventer des rêves avec des sentiments d’amour et d’attachement. Cela peut paraître utopique, mais nous devons avoir en vue l’humanisation des cohabitations difficiles en période de mondialisation.

  • Tanella Boni, actuellement, quels sont vos projets d’écriture ? Dans la continuité de votre œuvre, ce remarquable combat que vous incarnez, à quand un essai sur « de la libération de la femme africaine ? »

J’ai envie d’écrire un essai philosophique pas forcément sur « la libération de la femme » mais sur la bêtise humaine que l’on croise, en mots et en actes, tous les jours sur le continent africain… Plus sérieusement, j’ai un travail philosophique (en deux parties) à publier d’ici 2011 sur un philosophe ancien. L’éditeur est déjà trouvé, le travail reste à finaliser. Dans l’immédiat, une autobiographie (dans laquelle il y a quelques carnets de réflexion philosophique sur l’identité, la relation, la langue, la colonisation, la diversité culturelle etc.). Je cherche un éditeur digne de ce nom qui pourrait défendre un tel livre…

Article paru dans le dernier supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville.