Archive for septembre, 2009

Oum kalsoum

Celle que le monde arabe, son plus fidèle public, surnommait « Souma », « le Rossignol du Caire », « La bombe de Nasser » ou encore « L’astre de l’Orient », la diva Oum Kalsoum serait née en 1898, en 1904 ou  même en 1908, la date demeurant incertaine, à Tamay al-Zahaira, village pauvre du delta du Nil, d’un père imam de mosquée et d’une mère paysanne.

Oum Kalsoum fréquente l’école coranique à partir de cinq ans, et encouragée par son père imam de mosquée, elle y apprend à psalmodier des textes coraniques et se produit, déguisée en bédouin, lors de fêtes religieuses. Elle sera remarquée par le célèbre chanteur Cheikh Abu Al-Alla Mohammed, spécialiste de l’art du maqâm, mode mélodique classique et typiquement arabe qui impose certains intervalles entre les notes. Tombé en extase, le chanteur suggère à sa famille d’aller s’installer au Caire, passage nécessaire pour accéder à une célébrité à la hauteur de son talent. Nous sommes alors au tout début des années 1920, et la conjoncture est peu favorable : la colonie anglaise vient tout juste de rejeter l’indépendance totale de l’Egypte prônée par le parti indépendantiste Wafd, et les nationalistes sont exilés, les ressortissants britanniques lynchés, assassinés par le peuple.

C’est dans cet élan patriotique que la carrière d’Oum Kalsoum prendra tout son sens, sous le règne de Fouad 1er, alors que des vedettes comme Mounira Al-Madiya, la « sultane de la chanson », ou bien Mohammed Abdel Wahhab, célèbre chanteur de charme, excellent dans leur art.

C’est alors qu’Oum Kalsoum inaugure les émissions de la radio égyptienne, « La voix du Caire », et plus tard, celles de la télévision nationale. Très vite, sa notoriété va dépasser l’Egypte pour  s’étendre vers d’autres états arabes comme le Liban, l’Irak, la Syrie, et elle effectuera sa première grande tournée au Moyen-Orient en 1932. C’est à ce moment-là que le grand luthiste Mohammed Al-Qassabgui la rejoint et parfait son éducation musicale. Cette singulière diction acquise au contact du Coran lui confère cette qualité d’interprétation magistrale. Oum Kalsoum chante Dieu, son pays, les poètes et l’amour. Beaucoup de puristes jugent scandaleuse sa façon d’allier le profane au religieux. A partir de 1936, qui marque l’indépendance de l’Egypte, Oum Kalsoum s’essaiera à la comédie musicale et sera à l’affiche de six longs-métrages, de Weddad à Fatma qui signera sa dernière prestation cinématographique, la comédienne ne se trouvant probablement pas à la hauteur.

Sous le règne du roi Farouk, ses concerts ont lieu les premiers jeudis de chaque mois et sont relayés par la radio, ils se dérouleront  jusqu’à sa mort. La romancière franco-libanaise Yasmina Traboulsi, dans un texte inédit intitulé « La Quatrième pyramide », évoque la capacité de la cantatrice à envouter les foules lors de ces rendez-vous mensuels, notamment le jour funeste du 5 juin 1967, lorsque, après une première journée de combats de la guerre des six jours, opposant Israël aux pays de la Ligue arabe, la moitié des forces arabes est détruite. Le président Gamal Abdel Nasser lui demande alors de maintenir le peuple dans l’ignorance jusqu’au matin. De là naîtra l’une des chansons les plus connues du répertoire d’Oum Kalsoum : Al-Atlal, « les ruines ». « Il lui suffit d’un soupir pour que la foule pleure et d’un sourire pour qu’elle la console, le mouchoir au bout de la main droite, Souma dirige, Souma orchestre, elle y emprisonne la moindre fausse note, elle s’y accroche quand parfois un oud trop arrogant la défie »[1]. C’est par ailleurs sous le règne de Gamal Abdel Nasser qu’elle demeurera l’un des plus forts symboles de l’identité nationale, ponctuant les plus grandes actions du président de chansons demeurées parmi les plus célèbres. Ainsi, lors de la nationalisation du canal de Suez, en 1956, elle chantera « Walla zaman ya silahi » (Ô mon âme te souviens-tu ? ), en 1959, lors de la construction du barrage d’Assouan, sera créé « As Saad » (Le barrage). En 1967, l’égérie du monde arabe rend visite aux soldats blessés lors de la guerre des Six jours, engageant alors une tournée au profit de l’effort de guerre, qui la mènera à travers de nombreux pays du Moyen Orient, jusqu’à Paris où son passage à l’Olympia fit sensation. « Je viens chanter en France parce que c’est le pays de la liberté », dit-elle à la presse française. Chacune de ses chansons dure parfois plus d’une heure. Sa série de concerts l’épuise, elle souffre de crises de néphrite chroniques et sa maladie s’aggrave. Elle donne son dernier concert en 1972 et s’éteint à l’hôpital le 3 février 1975, plongeant alors le pays dans un deuil national.

Souvent comparée aux occidentales Maria Callas, Edith Piaf ou encore Ella Fitzgerald, Oum Kalsoum, l’astre de l’Orient, aura marqué et influencera encore toute une génération de musiciens, comme aujourd’hui le syro-libanais Georges Wassouf et l’algérien Rachid Taha qui ont repris certains de ses titres. Oum Kalsoum avait l’art, tout en demeurant à contre-courant des modes musicales, scéniques et vestimentaires de ses contemporains, de chanter l’histoire immédiate, en véritable porte-parole de son pays.


[1] Yasmina Traboulsi, « La Quatrième pyramide » in Les Belles étrangères. Douze écrivains libanais, Paris, éditions Verticales, 2007, p. 205.

PLAINE INCERTAINE

Il pleut sur la plaine

De mon cœur dévasté

Sans toi je ne peux plus

Respirer

Le silence,

Est souvent l’allié de la paix

Mais il peut être aussi

L’empire de nos peurs

Abandonne-moi

Maintenant

Ou plus jamais

Que je marche ou pas dans tes pas

Que je sache, oui,

que je sache

Enfin

Si tu es bien le gardien

De mes jours comme de mes nuits

De mes rires comme de mes cris

Le tueur de mes angoisses

L’artisan du paradis

Mon paradis

Cette plaine incertaine

Où nous brûlons, glissons parfois

Qui soudain n’a plus de mémoire

Jardin inondé, jardin parfumé

Je suis repartie dans la forêt sacrée

Hurler mon amour ma haine

La joie et la peine

Que j’ai de t’aimer

Ensemble nous avons

Dérobé le feu

Dévoré le temps

Défié les éléments

Demain que ferons-nous de mieux ?

Sur les rives de notre fleuve

Il n’y a pas non, il n’y a pas de rives

Et d’ailleurs pas de fleuve non plus

Ça serait mieux d’ailleurs

Beaucoup mieux même

Car cela voudrait bien dire

Que nous pourrions ce fleuve franchir

Toi et moi ça n’a jamais commencé

Et donc jamais fini

Ce que nous partageons est lié

A la famille du vent

Nathalie PHILIPPE

laferriereDany LAFERRIERE, L’Enigme du retour, Paris, Grasset, 2009

Il a bien failli devenir un écrivain japonais en 2008 mais ici c’est bel et bien sur le mode du retour aux sources que l’écrivain Dany Laferrière, originaire d’Haïti et exilé à Montréal depuis plusieurs décennies, nous revient pour cette rentrée littéraire tournée… vers le Sud !

Après avoir publié une quinzaine de romans à caractère introspectif, Laferrière nous avait habitué aux réminiscences, comme autant d’effluves poétiques, de son enfance haïtienne, ou encore aux différents questionnements liés à la condition d’exilé ou d’écrivain ou bien les deux en même temps…

Depuis Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (première parution à Montréal en 1985), l’écrivain n’a de cesse, dans une grande diversité de tons, de nous faire voyager entre pays natal et terre d’exil quand il ne parle pas de l’Amérique…

Ici, c’est le voyage du fils qui retourne sur les traces de son père dont il vient d’apprendre le décès ; ce père, chauffeur de taxi exilé à Brooklyn  depuis près d’un demi-siècle. L’occasion également d’un voyage intérieur pour le narrateur/écrivain qui revient sur sa condition d’exilé tout en réinterrogeant la vie menée par le défunt : « Il arrive toujours ce moment/où l’on ne se reconnaît plus/dans le miroir/à force de vivre sans reflet » (p. 27). Très vite, le ton introspectif, intimiste, et finalement, sincère, est donné : « Tout me ramène à l’enfance/ce pays sans père./ Ce qui est sûr c’est que/je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas. »

L’exil est assimilé à une île, ici incarnée par Montréal : « on oublie toujours que Montréal est une île » (p. 19).

Montréal, qui est le théâtre de la première partie du récit où se font les « lents préparatifs de départ », comme si chaque geste se retrouvait ralenti par le froid, est la ville qui conditionne le questionnement individuel : « C’est en vivant à Montréal que j’ai pris conscience de mon individualité. A moins trente degrés, on a tout de suite une conscience physique de soi. Le froid fait baisser la température. Dans la chaleur de Port-au-Prince, l’imagination s’enflamme si aisément » (p. 161). En rupture et telle la morsure du soleil, apparaît la beauté désordonnée de l’île natale, Haïti, où la mort est une danse permanente. On est ici loin de la nostalgie des paradis perdus de l’enfance : le narrateur nous emmène avec lui et nous fait plonger dans un décor qui n’a rien d’idyllique, où précarité rime avec crime organisé et vie avec survie. « On ne meurt pas ici ». « Etre sur une île déboisée/en sachant qu’on ne verra/jamais ce qui se passe/de l’autre côté de la mer./Pour la majorité des gens d’ici/l’au-delà est le seul pays/qu’ils espèrent visiter un jour » (p. 93).

Le fils qui retourne voir sa mère pour les funérailles dresse un tableau sans concession de l’état de ce pays où chaque jour « il faut vivre avec l’énergie de celui qui attend la fin du monde » (p. 134). Sombre décor dans lequel pourtant des milliers d’âmes s’évertuent à rivaliser d’ingéniosité pour combattre la faim. Impossible d’avoir peur de la mort quand on vit déjà en enfer : « Le demi-siècle est une frontière difficile/à franchir dans un pareil pays./Ils vont si vite vers la mort/qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie/mais plutôt d’espérance de mort./Si la balle vous rate/Si même la faim vous épargne/La maladie ne vous manquera pas. » (p. 221).

Une manière aussi d’expliquer cette obsession, ce recours permanent au spirituel, par le biais notamment du vaudou : « Si on accueille si facilement les Dieux/c’est parce que les gens croient/qu’ils sont eux-mêmes des Dieux/Sinon ils seraient déjà morts ».

Laferrière, dans un style très poétique avec une prédilection pour les vers libres, prend donc ici le prétexte du deuil familial pour nous faire voyager entre deux espace-temps, celui d’une enfance sans père, de la mère, Haïti, et celui de l’exil et de l’écriture, Montréal. L’attachement à la figure paternelle est par ailleurs très infime : « Il m’a donné naissance./Je m’occupe de sa mort./Entre naissance et mort, /on s’est à peine croisés » (p. 280).

Un récit d’une beauté absolue et plein de sincérité qui signe la maturité lumineuse de l’écrivain qui ne manque pas de faire un clin d’œil à ses compagnons de plume et amis de la communauté littéraire mondiale, qu’il s’agisse de l’éditeur Rodney Saint-Eloi à Montréal, du généreux écrivain et peintre Frankétienne ou encore du facétieux Gary Victor en passant par un hommage appuyé à son ami le romancier Alain Mabanckou, fils d’une certaine Pauline Kengué originaire de Pointe-Noire et qui serait venue mourir en Haïti, et où elle aurait adopté un fils prénommé Jérôme… Aux sources africaines d’Haïti…

Un texte sentencieux, mélancolique, dépouillé : la force de la formule qui s’efforce de donner les clefs de l’énigme du retour.