Chroniques ivoiriennes
30 août 2009
Venance Konan, Les Catapilas, ces Ingrats, Paris,
Jean Picollec, 2009, 120 p., 12 euros.

Comment dépenser son argent le plus rapidement possible sans acheter d’objets ? Une préoccupation qui pourrait bien être celle des habitants de ce village en Côte d’Ivoire où cohabitent, non sans querelles ni difficultés cela va sans dire, les autochtones d’un côté et de l’autre les Catapilas, ces étrangers venus du Sahel pour travailler la terre avec acharnement. « Catapila », un africanisme qui n’est autre que l’altération du nom de « Caterpillar », désignant ces engins de chantier capables de déraciner les arbres et même d’aplatir les montagnes, pour reprendre l’explication qu’en fait le narrateur dans une première nouvelle qui préfigure le roman dont il est ici question. En effet, en 2005, Venance Konan, bien connu en Afrique comme brillant journaliste et pour avoir été longtemps le rédacteur en chef de Fraternité matin, le quotidien national, publiait aux NEI un tonitruant recueil de nouvelles intitulé « Robert et les Catapila », titre éponyme de la nouvelle d’ouverture.
Fable sur les conflits ethniques qui secouent le pays depuis plusieurs décennies, Les Catapilas, ces ingrats prend des allures de comédie de mœurs pour mieux faire prendre conscience, et peut-être en rire à défaut d’en pleurer, des pratiques et des croyances parfois absurdes d’une civilisation, de la cupidité et de la barbarie des hommes. Le tout dans une tonalité chère à notre habile et fin conteur : l’humour, grinçant, certes, mais on sourit, on vit avec les personnages de Venance. Ici, c’est donc l’histoire de Robert, le président du village, descendant direct d’un aïeul qui réalisa un jour la prouesse d’abattre un gros chimpanzé d’un seul coup de poing, avec à sa suite son neveu qui n’est autre que … le Petit Robert. Un village qui devient vite comme un état dans l’état, avec ses opposants sous la férule de Gédéon, ses femmes dont les favorites sont celles à la peau claire, et bien sûr ses immigrés qui ne sont autres que les fameux Catapilas décrits plus haut… Robert a le bras long et a étendu son réseau d’influence jusqu’à un député, et va se servir habilement de ses relations face à un problème de taille : le chef est mort, il a cassé sa pipe. Une fatalité qui survient pour Robert un peu au mauvais moment : « Je suis sûr que ce vieux con a fait exprès de mourir maintenant, rien que pour m’emmerder, parce qu’il sait que je suis fauché » (p. 70). Au village, l’on reste persuadé que c’est encore un coup de sorcellerie, même s’il est dit un peu plus loin : « Chez nous, lorsqu’un homme meurt, on estime que c’est parce que ses femmes ne se sont pas bien occupées de lui » (p. 71). Toujours est-il qu’après avoir établi un budget dédié aux funérailles, ce qui constitue dans cette région du monde probablement et paradoxalement le plus lourd poste de dépenses de toute une vie d’homme, il s’agit de trouver les fonds. Une fois les fonds de tiroir raclés, les poches des proches vidées, comme notre président est encore loin du compte, il décide de jouer le tout pour le tout : pour s’attirer les bonnes grâces du gouvernement via notamment ses relations privilégiées avec un député, il décide de faire croire qu’il a enrayé l’opposition dans son village : la grosse enveloppe obtenue en échange permettra donc d’exécuter les rites funèbres et les souhaits de la famille du défunt, et surtout de faire tourner plein pot le bar du village en s’octroyant une petite commission au passage… Car, le narrateur le redit : « Les gens de notre région adorent les veillées funèbres. C’est là que nous draguons les filles » (p. 92). Eros et Thanatos…
Le chef aura donc son cercueil en forme de téléphone cellulaire, puisqu’on apprend que c’est important de pouvoir effectuer son dernier voyage dans ce qu’on a le plus souhaité avoir dans sa vie, ce qui explique pourquoi il existe également des modèles de cercueil en forme de BMW ou de 4×4…
Ce dernier roman de Venance Konan, très remarqué ces derniers temps avec notamment une chronique satyrique parue dans le quotidien français Libération sur le rapport du président Sarkozy aux chefs d’état Africains, dans la tonalité de ses Négreries publiées en recueil en 2006 (Frat’Mat éditions), est un condensé d’intelligence et d’humour, mettant la dérision au service de la dénonciation. Cette habile critique des mœurs prouve une fois de plus que l’Afrique et ses écrivains, à la veille du cinquantenaire des indépendances africaines, prennent bel et bien la voie d’une littérature décomplexée et qui chante ses démons pour mieux encore se les réapproprier. Venance Konan, d’abord un journaliste et aujourd’hui une voix littéraire singulière à suivre…
Nathalie PHILIPPE, article publié dans la dernière livraison du supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville