Archive for avril, 2009

michakaStéphane MICHAKA,
La Fille de Carnegie
,
Paris, Payot et Rivages, 2008 (coll. Rivages/noir)

Premier roman pour ce jeune auteur dramatique français qui remporte haut la main la palme du savoir-faire en matière de roman noir.

D’un côté Bob Tourneur, lieutenant de police à la brigade des Homicides de Manhattan, de l’autre Mike Lagana, ancien flic de la même section et devenu privé dans une agence dédiée à la traque financière, du nom de Private Tactics.

Au centre, une affaire sans commune mesure et plutôt glamour : un type du nom de Ravieras qui s’est fait descendre dans une des loges VIP du Metropolitan Opera pendant une représentation de La Flûte enchantée.

C’est autour de deux femmes évidemment que les deux anciens collègues et rivaux se retrouvent confrontés pour ton bonheur, lecteur : le fantôme de la flamboyante Fran Markowitz, procureure générale tuée par balles que Tourneur et Lagana ont chacun aimé à leur manière et simultanément, et puis cette intrigante et vivante Sondra Carnegie, fille du très fortuné Saul Carnegie et de la maniaco-dépressive suicidée, la cantatrice Carla Scotto. Sondra, née dans la soie, est critique d’opéra, et demande un soir à Lagana, sur invitation dans sa loge privée au Met pour une représentation de Nixon en Chine, d’enquêter sur les comptes peu clairs du paternel, propriétaire de toute une chaîne de laveries automatiques dans la capitale, lesquelles servent à réhabiliter des anciens membres de gangs sortant de prison…

Outre la psychologie savamment travaillée de chaque personnage, tous plus névrosés les uns que les autres, et bien évidemment au-delà de la qualité de l’intrigue policière, même s’il s’agit de l’ingrédient second du roman noir roman de mœurs, la dimension socioculturelle ne demeure pas en reste et le clivage entre les us et coutumes de la middle-class américaine incarnée par Lagana et la haute bourgeoisie new-yorkaise dont fait partie l’extravagante Sondra Carnegie, s’affichent sans complexes, références emblématiques d’une époque. Pour exemple cette chanson du groupe AC/DC -The Jack-qui est la préférée du lieutenant : « Tourneur, qui connaissait par cœur les paroles, écoutait le chanteur Bon Scott se confier à lui seul. Le pote qui lui avait manqué, deux heures plus tôt, au Donkey Bar [...] l’ami à qui il pouvait tout dire, il était là maintenant. Accroupi quelque part entre le moteur et le volant de sa Buick. En train de lui raconter, sur douze mesures de blues, comment il avait chopé la vérole. Et puis Angus se ramenait [...] Pour raconter la même histoire que ce vieux Bon, mais à sa manière. En tordant les cordes de sa Gibson SG. Elle prétendait qu’elle était vierge. Elle lui donnait son corps. Mais l’avait donné à tout le monde. Il l’avait fait crier. Elle était le numéro 999 sur la liste des infections » (p. 16-17).

Puis, on passe dans l’univers feutré, aseptisé du Met, où Sondra, dans sa loge privée, s’efforce de mettre à l’aise le détective Lagana par rapport à son inculture en matière d’opéra notamment, en lui expliquant : « Je n’ai rien contre la musique pop. L’opéra est de la musique pop qui a fini dans les musées » (p. 234).

Autant dire qu’il s’agit là bel et bien d’une rencontre explosive entre deux milieux qui en contexte normal n’auraient jamais dû se télescoper, et c’est également l’occasion pour le narrateur – l’auteur ?- de régler ses comptes avec le milieu de la critique -littéraire ?-, à noter cette apologie par Sondra Carnegie elle-même : « On croit que la critique est destinée au public. C’est faux. Elle est destinée aux artistes. Bergman n’a rien compris à ce qu’il a fait dans Persona - jusqu’à ce qu’il tombe sur l’article de Sontag dans Sight and Sound. Comme je vous le disais la critique s’efforce de peindre une âme ». (p. 348).

Enfin, la scène lyrique contemporaine n’est pas épargnée non plus et on savoure la digression de Sondra, qui vit dans un immense appartement de Park avenue où même une pièce est exclusivement consacrée à une installation d’art contemporain – performance d’une artiste branchée qui n’est autre qu’un lit souillé de mégots, de sang et autre substances corporelles d’origine orgiaque – qui compare la représentation de Barbe-Bleue à une version d’Orphée aux Enfers, symptomatique selon elle du phénomène esthétique du « trash berlinois » : « Non [ ...] finalement ce n’est pas si trash, Judith ne ramasse pas des cygnes crevés au bord de l’étang. Et Barbe-Bleue n’engloutit pas des canettes de bière par pack de six. Ca aurait été ça, je vous assure. En fait, cette mise en scène est un peu gore, sans plus » (p. 335).

Sans vouloir pour autant te livrer, lecteur, le fin dénouement de cette histoire, je voulais te mettre l’eau à la bouche pour que tu savoures comme il se doit ce roman noir qui a cette exceptionnelle qualité d’avoir été très soigneusement écrit, et en français Madame, au moment même où j’apprends que les Pères fondateurs (à plusieurs décennies d’intervalles), j’ai nommé Dashiell Hammet et Jim Thompson, sont en cours de retraduction, des passages entiers de leurs œuvres originales ayant été occultés au cours de la traduction initiale…

La Fille de Carnegie a aussi cette particularité d’avoir une dimension intellectuelle marquée par l’environnement du Metropolitan Opera qui est le lieu de la scène de crime initiale, sans oublier l’aspect très sentimental de ce roman de mœurs puisqu’on apprend que Mike Lagana s’est tout de même amouraché de cette jeune femme capricieuse, machiavélique et nymphomane qu’est Sondra Carnegie, et qu’il va encore souffrir comme il a souffert et souffre encore pour feu Fran Markowitz : « Le plus dur, c’était de renoncer à l’aimer. Je crois bien que je restais à cause de ça. Pas facile d’admettre qu’on s’est trompé de béguin. Avais-je frôlé l’amour fou ? L’avais-je seulement imaginé ? La critique allait-elle se dissoudre dans l’atmosphère comme un parfum ? » (p. 525).

Que demander de mieux que ce roman noir érudit et sentimental à la fois, dans une écriture soignée de surcroît ?

Copyright Charles CARRIE

Copyright Charles CARRIE

Haïti 2004, par le photographe Charles CARRIE

Haïti, Port-au-Prince, 2004. Au moment où la première république noire s’apprête à fêter le bicentenaire de son indépendance, la capitale convulse :  le président Jean-Bertrand Aristide se voit contraint à l’exil et le peuple, orphelin de sa démocratie, entre dans une véritable période de terreur régie par les « combattants de la liberté ». Ces bandes armées et partisanes du retour d’Aristide, ces gangs sans foi ni loi qui l’on surnomme également les « Chimères » et qui font montre d’une violence sans commune dimension (décapitations de policiers, tortures, viols, pillages, etc.), terrorisent et sclérosent la capitale et sa baie en réaction contre le gouvernement de transition mis en place et dirigé par Gérard Latortue.

C’est la violence banalisée du quotidien des Haïtiens à cette période d’incertitude démocratique qu’illustre le voyage photographique de Charles Carrié. Et la frontière tient dans ce paysage politique et cette capitale dévastées : sous le joug des chimères lourdement armées, le peuple continue à vivre avec ses syncrétismes et ses démons : cérémonies vaudou, scènes de la vie familiale dans les villages de pêcheurs, nature généreuse, mer nourricière, plages idylliques : autant d’images, voire d’icônes, en rupture totale avec la zone de non-droit au mains des rebelles qu’est devenue la capitale. Insécurité, tel est le maître-mot pour dépeindre cette atmosphère. Un contexte qui jure pourtant avec une civilisation qui porte les stigmates d’une quête effrénée de la liberté et assume avec fierté et conviction ses traditions, fruits de multiples métissages et marronnages.

C’est là toutes les contradictions qui font la beauté convulsive d’un peuple assoiffé de démocratie que nous donne ici à voir Charles Carrié.

images63@noos.fr

brinkAndré BRINK, Dans le miroir suivi de Appassionata,
traduits de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle, Arles, Actes Sud [édition originale : New York, Barnes and Noble, 2008]

Voici les deux derniers courts romans du Sud-africain André Brink qui est entré notamment en littérature engagée avec Une saison blanche et sèche (1979, Prix Médicis étranger en 1980, adapté en cinéma en 1989 par Euzhan Placy avec le grand Donald Sutherland), roman fondateur de la littérature sud-africaine qui fustigeait l’apartheid, bien en amont du récit par excellence de la violence post-apartheid que fut Disgrâce de John Maxwell Coetzee (Booker Prize en 1999) son compatriote qui obtint le  Prix Nobel de Littérature en 2003.

Ces deux récits regroupés ici sous un même volume, à l’instar de L’Amour et l’Oubli (2006) ou Les Droits du désir (2000), s’inscrivent dans le cycle « intimiste » du romancier prolifique, qui alterne son écriture entre des romans à caractère historique (entre autres et chronologiquement Un turbulent silence, Le Vallon du diable, Au bout du silence, L’Insecte missionnaire) et d’autres récits à caractère plus intime, érotisants parfois, et décrivant par le menu la vie des nantis, celle des Blancs Sud-africains qui exercent des professions libérales et évoluent comme dans un cocon feutré, en totale rupture avec la violence de cette nouvelle Afrique du Sud.

Dans le miroir et Appassionata s’imbriquent presque à la manière d’une polyphonie : il s’agit en effet de deux narrations parallèles (et qui se rejoignent au final) de personnages évoluant dans ce même milieu social de nantis décrit plus haut et qui ont pour point commun de se retrouver victimes d’un odieux braquage dans un restaurant chic de Capetown.

C’est d’abord l’histoire de Steve, architecte de renom, de son épouse Carla ainsi que de leurs deux filles. Steve qui un beau matin se retrouve noir de peau face au miroir de la salle de bains et s’aperçoit au fil de la longue journée qui va l’attendre que son entourage ne réagit pas à ce changement, et que seuls les personnages « extérieurs » à son univers le voient tel qu’il est devenu.

Sexe, fantômes et raffinement, univers si cher à Brink, se retrouvent ici et également dans Appassionnata (qui n’est autre que le nom de la sonate pour piano n° 23 d’un certain L.V. Beethoven) où un pianiste concertiste et professeur de piano à ses heures perdues s’éprend d’une cantatrice aussi belle que virtuose. Ensemble, ils travaillent, ils répètent et vu que tous les hommes qui l’ont connue bibliquement ont été frappés de malédiction pour ne pas dire de mort, il lui fait la promesse de ne pas tenter de la séduire…

De ces récits très sensuels sur fond d’Afrique du Sud tout en contrastes et violence banalisée, on retiendra cette très belle et érudite digression du narrateur sur les rapports entre les musiciens célèbres et les femmes à travers l’histoire, que j’ai le plaisir de vous donner à lire, vous lecteur qui vous égareriez dans ma chronique : « Il arrive que, dans les interstices  d’un emploi du temps chargé, on trouve le temps de courtiser une femme. Une beauté, cela va de soi. Pourquoi pas ? Or, cela implique de franchir un seuil invisible et délicat. Je sais que d’aucuns voient là la clef de ce qu’à voix basse ils appellent mon « échec ». A leurs yeux, femmes et musique ne font pas bon ménage. Il faudrait choisir entre l’une ou les autres. Conneries !Il se trouve que j’ai bien étudié la question. On n’a pas besoin de remonter plus loin que Mozart pour prouver le contraire. (Le vieux Bach était sans doute, comme certains exégètes le soulignent, un modèle de rectitude conjugale, mais, entre ses deux épouses, il a tout de même réussi à produire vingt rejetons, ce qui ne doit pas être anodin.) Citons encore : Beethoven, qui, d’après l’une de ses connaissances, « était toujours engagé dans quelque affaire de cœur et à l’occasion faisait des conquêtes qui se seraient révélées ardues, sinon impossibles, pour un Adonis » ; le pâle et souffreteux Chopin, qui n’était jamais trop faible, toutefois, « pour mettre quelque chose dans le trou de votre ré bémol majeur ; Schumann avec ses complexes « jeux de doigts sous les robes » ; le vigoureux Listz, incapable de se priver d’un jupon placé sur son chemin ; son beau-fils, Richard Wagner, dont l’égo boursouflé ne pouvait être alimenté que par les femmes. » (p. 139-140).

Là où le raffinement et la violence s’interpénètrent. Un ouvrage à savourer !