Archive for mars, 2009

warholLe Grand Monde d’Andy Warhol (actuellement au Grand-Palais, Paris).

Cette rétrospective du père fondateur du Pop Art et du mouvement Underground, celui-là même qui alignait les boîtes de Campbell Soup et de Coca-Cola pour ériger la société de consommation en art dans les années 1960, valorise, au travers d’une bonne dizaine de thèmes classifiant quelque peu son rapport à la société dans tous ses aspects (pouvoir, politique, cinéma, mode, etc.), l’univers créatif, foisonnant et résolument moderne de celui qui est né Andrew Warhola à Pittsburg (Pennsylvanie) en 1928 de parents slovaques immigrés. Cette exposition, qui donne un bon aperçu de sa production artistique très prolifique, transcendée par le sommet de son art qui emprunta outre la peinture des voies multiples comme la photographie, la vidéo, le cinéma, la presse, etc., met en évidence une des caractéristiques principales de Warhol, probablement à la clé de son œuvre : l’omniprésence et la permanence du portrait. Lui-même considérait sa production en ces termes : « ça ne fait aucune différence que je peigne mes propres chaussures ou une bouteille de coca, que je conduise un entretien ou réalise un film ou une émission de télévision, je vais de toute façon faire le portrait d’un nouveau visage. Chaque fois que je fais quelque chose, le résultat est un portrait ».

En attestent les centaines de sérigraphies dont la plupart du temps la technique est l’acrylique parmi lesquelles on pourra citer « Marilyn » (1962), « Mona Lisa » (1979), « Mao Tse-Tung » (1973), travestissement spectaculaire, Le Shah d’Iran (1978), L’Indien d’Amérique Russel Means (1979), Mike Jagger, David Bowie, Debbie Harry (1980), sublime, Sonia Rykiel, Caroline de Monaco (1983), Léo Castelli (1975), Man Ray (1974), Roy Lichtenstein (1976), David Hockney (1974), Jean-Michel Basquiat (dont un portrait en pied à la manière de Michel Ange, et un autre à base de technique de cuivre et… d’urine !), Clint Eastwood, Meryl Streep, Diane Keaton (1984)… Cette époustouflante collection de visages aux tons saturés et travaillés à partir de photomatons, polaroïds ou screen-tests (films immobiles), et retravaillés par étapes (Photoshop n’existait pas et il aurait pu l’inventer !) pour être au final colorisés en acrylique le plus souvent, témoigne de l’entourage hétéroclite de Warhol le dandy iconoclaste, aussi mégalomane que mondain, et qui avait cette fascination pour Hollywood comme pour les rock-stars, ainsi que l’univers de la mode et du glamour dont il est issu au départ- il a poursuivi très jeune des études de « pictoral designer » à la Carnegie Institue of Technologie. C’est aspiré par ce tourbillon mondain qu’il installe son atelier en 1963 dans un grand loft new-yorkais recouvert d’aluminium du sol au plafond et y organise ses performances et soirées mondaines : naissance de l’Underground.

Son art est vite érigé en business et il ne s’en cache pas, fidèle à son travail de référence qui se base sur le capitalisme et la gagne à tout va : « Je suis toujours un artiste commercial. J’ai toujours été un artiste commercial, dit-il ». On sait qu’il chiffre ses commandes, et peu importe le modèle, à 25 000 dollars le panneau et 15 000 pour les suivants.

Par-delà cette quête narcissique de l’argent et des paillettes, d’autres œuvres viennent confirmer la mégalomanie du personnage qui avait créé à lui seul un véritable empire artistique : Interview, the Andy Warhol’s film magazine, était sa tribune, sa propre presse où il publiait notamment, dans une maquette extrêmement soignée et encore une fois très avant-gardiste (il en avait confié la direction artistique à Richard Bernstein en 1972).

De cette rétrospective, on ne pourra que regretter -mais c’est probablement un choix délibéré – le peu d’indications biographiques concernant la vie intime de Warhol qui fascinait aussi par son existence tellement « sex, drug and rock’n roll » et qui failli bien lui coûter la vie en 1968 alors que Valerie Solanas, l’une de ses anciennes égéries, lui tire dessus à bout portant en pleine soirée. Il en réchappe.

Enfin, on trouve également toute une galerie de photos prises avec un appareil « Minox » acquis en 1976 et qui donne à voir notamment des images plus spontanées de personnalités comme Andrée Putman, Sonia Rykiel et même le Pape Jean-Paul II. Et c’est d’ailleurs sur une dimension beaucoup plus solennelle et quasi-christique que se clôt l’exposition d’un Warhol qui prétendait, dans les années 1980 (il est décédé en 1987 de mauvaises suites post-opératoires) : « C’est si curieux [...] Je n’avais pas peur avant. Après être mort une fois, je ne devrais plus avoir peur, mais j’ai peur. Je ne sais pas pourquoi. Je ne crains que Dieu, alors qu’avant je n’en avais pas peur ».

C’est probablement pour cette raison qu’il sérigraphia le Christ 112 fois, dans « la dernière Cène » (The Last Supper, 1986) ou qu’il peignit « la Madone » (1985).

Somme toute, une très belle rétrospective en total décalage avec le classicisme des murs de l’édifice du Grand Palais, très copieuse, et qui résume l’incontestable modernité de Warhol, précurseur de Photoshop et ses avatars, Facebook et la culture bling. Un prophète !

seraphineFrançoise CLOAREC, Séraphine. La vie rêvée de Séraphine de Senlis, Paris, Phébus, 2008

Ce court récit nous emporte dans l’univers de l’artiste peintre Séraphine Louis-Maillard qu’a priori rien ne destinait aux palettes et pinceaux. Née en 1864 à Arsy, au fin fond de l’Oise et issue d’un milieu paysan, orpheline de mère puis de père, la jeune fille devient très vite la bonne à tout faire des notables du pays. Cette héroïne aux caractéristiques très flaubertiennes – on pense sans hésiter à la Félicité de la nouvelle Un cœur simple (in Trois Contes, 1877) – se serait vue révéler le besoin de cette expression artistique fulgurante sous une injonction de la Vierge Marie, alors qu’elle se trouvait dans la cathédrale Notre-Dame de Senlis.

Après vingt années d’entière dévotion passées au couvent et au service des autres, c’est âgée de presque quarante ans que Séraphine, qui n’abandonnera pour autant jamais son métier de bonne, entre en peinture comme on entre en religion.

Son silence, son caractère taciturne, son style vestimentaire hors du temps, toutes les habitudes frustres de son quotidien laissent à penser qu’elle demeure dans un état d’inspiration permanent, dans un entretien constant avec les voix d’en-haut. Elle ne connaîtra par ailleurs ni amour ni maternité, et on la disait même vierge : « Les anges n’ont pas de sexualité et de toute façon nul ne sait de quel sexe ils sont. L’amour, elle le fait avec la peinture »( p. 53).

Contemporaine d’Antonin Artaud, Camille Claudel, Georges Braque ou encore Picasso qui se servait alors encore de ses toiles comme monnaie d’échange, sa liberté dans la composition de ses œuvres comme dans sa manière d’être au monde séduisent un aristocrate allemand, grand amateur de peinture et mécène à ses heures, venu s’exiler de temps à autre à Senlis pour échapper au tumulte parisien. Ainsi elle sera la bonne de Wilhelm Uhde qui sera l’un des premiers à débusquer la singularité de son talent, car faut-il encore rappeler que Séraphine
«  n’a jamais visité de musée, jamais ouvert un livre d’art. [...] D’ailleurs, sait-elle vraiment ce qu’est une œuvre entière ? » (p. 90). Plus loin, on peut lire que « pour vivre, Séraphine n’a besoin que de son désir de peindre de ses couleurs. Elle peint à partir d’une solitude illuminée, dans un amour singulier » (p. 91).

Ses œuvres, d’un caractère intemporel, représentent la nature dans ce qu’elle a de plus profond, de plus vibrant : « Les couleurs triomphantes, les formes surtravaillées, avec de plus en plus de finesse, se posent, se superposent. Il y a du tigré, du moucheté, du velu, de chevelu, du rayé, de l’écailleux, du cachemire, des pois, du bariolé, dans les tableaux de Séraphine. On dirait que ça ondule dans les nervures, que ça vibre dans la ramure, ça grouille dans les fleurs, dans les arbres, les feuilles, les fruits. Des insectes, des oiseaux, des plumes, faisans, paons, pintades apparaissent, se bousculent. Séraphine fait vibrer les teintes, superpose les couches, les empâtements ». (p. 94). Un véritable débordement de sensualité picturale, de cette « puissance primitive » qui se dégage de chacune de ses toiles.

En 1927, elle sera exposée pour la première fois à l’Hôtel de ville de Senlis, sidérant la presse parisienne avec des toiles comme Le Bouquet de lilas, Le Cerisier et Les ceps de vigne. C’est à ce moment-là qu’elle va retrouver Uhde, revenu entre temps d’Allemagne entre deux guerres, et qu’elle travaillera sans relâche sous ses encouragements jusqu’en 1930. Elle s’enrichit mais l’argent la gâte, elle le dépense de manière inconsidérée. Le succès la gagne et parallèlement, une forme de paranoïa, de schizophrénie s’empare de son âme. Séraphine est persuadée qu’on veut l’empoisonner, ne mange plus, ne dort plus. L’auteur, psychanalyste de formation, s’interroge sur ce soudain basculement : « A quel moment l’originalité se transforme-t-elle en trouble psychiatrique ? A quel moment le délire détruit la création, prend toute la place ? [...] Nous sommes le samedi 31 Janvier 1931. Ce soir-là les toiles ne font plus fonction d’écran, ne comblent plus le vide, les couleurs se déchirent. Séraphine ne peut plus mettre en fleurs le chaos » (p. 122-123).

Et c’est bel et bien le chaos qui va s’emparer de son âme, ce qui lui vaudra un internement jusqu’à sa mort à l’asile de Clermont. Elle ne peindra plus. Une manière pour la narratrice de décrire les épouvantables conditions de quasi-détention des malades à l’asile qui est apparenté à une véritable mouroir.

Séraphine meurt en 1942 mais son âme erre déjà depuis plusieurs années.

Ce récit très dense et savamment documenté – l’auteur a notamment à son actif une thèse de psychologie clinique intitulée « Séraphine de Senlis, un cas de peinture spontanée » – a cette grande qualité de s’appuyer sur les travaux déjà existant pour mieux réhabiliter la mémoire et l’œuvre de cette artiste dont la célèbre toile L’arbre du Paradis est exposée dans les collections permanentes du Centre Georges Pompidou. En effet, « Grand est le décalage entre sa misère et le prix atteint par ses toiles aujourd’hui, fort est le contraste entre les fleurs chatoyantes et sa fin poignante ».

A noter le long-métrage éponyme réalisé en 2008 par Martin Provost avec notre héroïne incarnée par Yolande Moreau.

collision

Collision [Crash] de Paul Haggis, Etats-Unis,
Bob Yari productions/Syndicate films International/Apolloproscreen, 2005

Avec Sandra Bullock, Don Cheadle, Matt Dillon, Brendan Fraser, Terrence Howard…

Dans le Los Angeles d’aujourd’hui, surgissent in medias res des tranches de vie de Monsieur et Madame Toulemonde : deux braqueurs noirs dans un quartier chic, deux flics dont un pourri effectuant leur ronde de nuit, deux inspecteurs de police, un serrurier d’origine mexicaine dont certains clients remettent en cause l’honnêteté qui selon eux ne va pas de pair avec un teint basané, un producteur noir à Hollywood et sa femme à la peau trop claire, une bourgeoise mariée à un procureur général…

Ils ne se connaissent pas mais le destin va faire qu’ils vont être confrontés face à l’adversité que peut réserver parfois la vie.

A première vue, on voit le scénario venir : ils vont tous se retrouver embarqués dans la même galère, façon film catastrophe, et donc ils vont tous s’aimer très fort parce qu’ils vont croire qu’ils vont tous mourir pour au final être sauvés par on ne sait quel miracle (la bonne morale américaine…). Et bien non !

A ma grande surprise et pour mon plus grand plaisir, parce que je ne suis pas spécialement accroc au septième art et que c’est rare, quand je daigne regarder un film, qu’il me plaise vraiment, « Collision » est un véritable chef-d’œuvre de psychologie humaine.

Autrement dit : nous sommes tous duals.

C’est flagrant quand le flic pourri et raciste de surcroît (Matt Dillon) violente l’épouse du producteur noir (Terrence Howard) sous ses yeux au prétexte d’un simple contrôle de police nocturne qui tourne mal, et qu’il sauvera in extremis par la suite cette dernière, victime d’un terrible accident de voiture. Une partie mauvaise en lui qui maltraite les Noirs et ne s’en cache pas, et l’autre qui le montre, attentif et patient,  au chevet de son père souffrant.

Idem pour les braqueurs : a priori celui qui semble le plus méchant et le plus aigri vis-à-vis du racisme des Blancs (Chris Bridges) est celui qui au final délivrera une bande de chinois clandestins en plein quartier de Broadway. Quant à l’autre, il s’avère être le frère du séduisant et froid inspecteur de police (Don Cheadle) qui a donc fini par oublier qu’il avait un frère, question d’honneur. C’est malheureusement refroidi (par un autre policier, le gentil a priori, le jeune qui faisait équipe avec le salopard incarné par Matt Dillon) qu’il le retrouvera en pleine nuit dans les broussailles. Sa maman vieillissante dont il s’occupe chaque jour lui reprochera de ne pas l’avoir recherché et lui avouera l’avoir vu peu avant sa mort, comme un fils prodigue…

Quant au serrurier mexicain, il ne doit son salut qu’à sa petite fille de cinq ans qui s’est immiscée entre lui et la balle que lui envoyait dans le ventre un client perse mécontent et l’accusant d’avoir vandalisé sa boutique… Mais la fillette n’a rien. C’est un ange. Le seul phénomène surnaturel présent dans le film, au nom de la bonne morale.

Mais le symbole est fort : nous avons tous nos anges gardiens, nous les connaissons peut-être, nous passons peut-être à côté d’eux chaque jour sans savoir qu’il peuvent un jour sauver notre vie ou notre âme. Au-delà des apparences et des préjugés, les gens ne sont jamais ceux que nous croyons.

La complexité des personnes avec lesquels nous coexistons chaque jour s’illustre ici, dans cette grosse production, avec brio. A voir.

arnaqueursDashiell HAMMET, La Moisson rouge, Paris, Gallimard, 1950 (pour la trad. française) [titre original "Red Harvest", paru en 1929]
Jim THOMPSON, Les Arnaqueurs, Paris, Payot et Rivages, 1988 (pour la trad. française) [titre original "The Grifters", 1963]

Aux sources du roman noir, qui a cette particularité d’être intemporel, de « transcender les époques », pour reprendre les mots de Natalie Beunet qui a consacré en 1997 un essai à l’œuvre du père fondateur du mouvement « hard boiled school» – traduisez « dur à cuire » – qui n’est autre que l’Américain Dashiell Hammet, sont les préoccupations d’une société. La publication de La Moisson rouge est effectivement contemporaine du krach boursier (1929). A Personville – « Poisonville » pour les intimes – , dans une atmosphère de corruption généralisée au sein de cette cité minière, débarque le détective de l’Agence Continentale qui découvre à peine arrivé que son client, un patron de presse puissant et peu scrupuleux, vient tout juste d’être refroidi : sa femme, une française élégante, a les escarpins souillés de sang et Dinah Brand, une prostituée de luxe, de trop nombreuses et mauvaises fréquentations. A partir de là va commencer le grand nettoyage de cette pègre qui s’est greffée autour de l’Internationale ouvrière qui souhaitait reprendre le contrôle de Poisonville. Flingues, canardages à tout va, whisky et gin à gogo, on ne s’ennuie pas un seul instant dans ce récit somme toute très moderne dans son ton et son écriture, et illuminé notamment par le personnage du détective – ce que fut l’auteur durant de nombreuses années – qui se remet de ses nuits blanches et très arrosées en prenant des bains glacés et où la traque et les manipulations sont la règle pour éliminer toute la racaille…

Mauvais garçons et femmes manipulatrices également chez Jim Thompson avec notre héros arnaqueur, Roy Dillon qui ne vit que d’escroqueries à la petite semaine, entouré et surveillé de très près par deux femmes qui ne peuvent pas se voir en peinture : Lilly, la mère de Roy, encore plus arnaqueuse que son fils, et Moira Langtry, ex-compagne d’un arnaqueur notoire, maîtresse aussi sublime qu’infâmante. On notera, à la différence de Dashiell Hammet (mais il faut dire aussi que plus de trente ans sépare les deux romans), l’extrême qualité des portraits physiques et psychologiques des protagonistes, et là encore, les dures à cuire que sont Moira et Lilly apparaissent aussi fatales et glamour que dévorantes, l’une comme mère et l’autre comme amante. L’une finissant par liquider l’autre et remportant le pactole, alors que Roy se retrouvera finalement accessoirisé dans cette intrigue et mourra accidentellement. Il ne faudra pas non plus oublier le personnage de Carol, l’infirmière à domicile embauchée par la mère de Roy et livrée tel une brebis sacrificielle pour le détourner notamment de Moira. Roy qui s’est quand même pris un coup de batte de base-ball dans le ventre et c’est d’ailleurs sur cette nausée-là que débute le roman.

Au programme donc et à venir pour d’autres chroniques spéciales « roman noir » : trahison, corruption, sexe et quête illusoire du pouvoir. Si loin du monde aseptisé dans lequel nous vivons. On s’encanaille à lire du roman noir, et c’est là délibérément un acte aussi transgressif que réconfortant.

Natalie Beunet, Dashiell Hammett, parcours d’une oeuvre, Amiens, Encrage éditions, 1997.

camille-de-toledoCamille DE TOLEDO,
Visiter le Flurkistan ou les illusions
de la littérature-monde
,
Paris, PUF, 2008

L’essayiste Camille de Toledo, remarqué notamment pour son ouvrage Archimondain Jolipunk (paru en 2002 chez Calmann-Levy) et prônant une esthétique nouvelle, nous livre ici une réponse au « Manifeste des 44 écrivains pour une littérature-monde » publié le 16 mars 2007 dans le quotidien Le Monde et initié par les écrivains Michel Le Bris et Jean Rouaud.

Ce texte, signé par une pléiade d’auteurs contemporains de langue française, fustigeait une certaine « centralité » dans les tendances littéraires actuelles au bénéfice d’une valorisation de la « périphérie », consacrant la littérature d’Outre-France et attestant d’une liberté romanesque recouvrée. Pour Michel le Bris et ses suiveurs, la « créolisation » (pour reprendre les termes chers aux caribéens Chamoiseau, Glissant et Confiant) vient donc prendre le relais des idéologies si chères à la tradition fictionnelle européenne.

Une manière en somme de critiquer la vision « postcoloniale » de ces littératures produites ailleurs ou d’écrivains originaires d’ailleurs pour mieux les réhabiliter. Thèse à laquelle de Toledo, avec à l’appui de nombreuses références à la littérature mondiale, de Claudio Magris à Vassili Golovanov en passant par Julien Gracq, oppose une mondialisation qui aurait fait disparaître le caractère réel de cet ailleurs, désormais réduit à être un simple enjeu fictionnel. Et c’est ainsi qu’il invoque une toute autre stratégie de reconnaissance littéraire : « Ce n’est pas contre « le centre » qu’il faut défendre « la périphérie », mais avec lui, en le faisant imploser, en reportant de la démesure, du métissage, de la créaolité de Rabelais, de l’appel à l’invention de Du Bellay, de la bâtardise originelle de la langue française, contre sa fixation, sa beauté classique, sa blancheur et sa pureté » (p. 83).

En somme, de Toledo prône une forme de transgression raisonnée de la langue française, mais qui prendrait en considération l’héritage de l’histoire littéraire française et européenne, à la différence de Le Bris qui s’inscrit véritablement en rupture avec les vieilles idéologies. La mort du père, en somme.

mahmoud-darwich1Mahmoud DARWICH,
La Terre nous est étroite et autres poèmes (1966-1999), traduit de l’arabe par Elias Sanbar,
Paris, Gallimard, 2000 (coll. « Poésie »)

Entre combats pour la paix et conscience de l’exil, le poète palestinien Mahmoud Darwich disparu en août 2008 a, outre un engagement politique notoire (il a été aux côtés de Yasser Arafat et de l’OLP), consacré l’ensemble de son œuvre à son pays déchiré, ses exils répétés et ses amours inconditionnels.

Cette anthologie, dont le choix de poèmes a été réalisé par le poète lui-même, reflète remarquablement ses thèmes de prédilection et donne à lire à la fois toute la gravité, l’émotion et la sensualité propres à l’univers de Darwich. Présupposé que ce dernier, lui-même préfacier de ce recueil, met en doute : « Est-il possible de connaître véritablement l’univers d’un poète à travers un choix de ses poèmes ? Est-il possible de cerner son monde à travers une anthologie de surcroît traduite ? ». Plus loin, revenant sur les problèmes relatifs à la fiabilité de la traduction et de l’interprétation face à différents systèmes de langues et de pensées, il ajoute : « Lecteur, comment me feras-tu confiance ? » (p. 9).

La réponse est dans l’émotion véhiculée par ces poèmes choisis. Entre la nostalgie des paradis perdus de l’enfance (« A ma mère »), l’enfer carcéral dépassé par la seule puissance du rêve (« La Prison » ; « Cellule sans murs ») et la banalisation de la guerre (« Haïfa n’a pas pleuré. Tu pleures. Nous, nous n’oublions pas les détails/De la ville, elle qui fut femme et prophète », in « Psaumes »), c’est véritablement l’amour qui vient transcender l’univers poétique de Darwich. L’absence, l’attente, le manque, la contemplation de la beauté, la géographie et la mémoire des corps dans la plus absolue sensualité sont autant de thèmes qui consacrent « l’universalité » du poète. Pour provoquer l’envie de parcourir cette œuvre profonde et intemporelle, voici quelques vers de l’un des poèmes les plus émouvants de Darwich, message d’amour et de paix :

« Ma hanche est une plaie ouverte, car je t’aime/ Et je cours de douleur dans les nuits agrandies par la crainte de ce que j’appréhende./Viens souvent et absente-toi brièvement./Viens brièvement et absente-toi souvent./ Viens et viens et viens. Aah d’un pas immobile./Je t’aime car je te désire. Je t’aime car je te désire/ Et je prends une poignée de ce crayon encerclé par les abeilles et la rose furtive./ Je t’aime, malédiction des sentiments. J’ai peur de toi pour mon cœur. J’ai peur que mon désir se réalise. / Je t’aime car je te désire./ Je t’aime, corps qui créé les souvenirs et les met à mort avant qu’ils ne s’accomplissent./Je t’aime car je te désire./Je modèle mon âme à l’image des deux pieds, des deux édens./J’écorche mes plaies avec les extrémités de ton silence… et la tempête/Et je meurs pour que les mots trônent dans tes mains./ S’envolent les colombes. Se posent les colombes. » (extrait de « S’envolent les colombes »).

chimamanda1Chimamanda NGOZIE ADICHIE,
L’Autre moitié du soleil
,
traduit de l’anglais (Nigeria)
par Mona de Pracontal,
Paris, Gallimard, 2008 (coll. « Du monde entier »)

En résonance avec Things fall apart (1958) de Chinua Achebe, l’un des textes fondateurs de la littérature africaine, l’œuvre de la jeune écrivaine Chimamanda Ngozie Adichie (née en 1977) prend tout son sens avec ce roman relatant les événements de la terrible guerre du Biafra (1967-1970) au travers de la vie quotidienne de personnages essentiellement issus de l’ethnie Ibo : c’est le destin lié de deux sœurs jumelles et filles d’un colonel puissant, Olanna et Kainene, amoureuses l’une d’un intellectuel révolutionnaire (Odenigbo), et l’autre d’un journaliste anglais passionné par la culture et l’histoire nigerianes, prénommé Richard. Le tout dans le regard d’un boy arrivé de son village aux services du « Master » Odenigbo à l’âge de 12 ans, et qui sera tout le long du roman le fidèle compagnon d’infortune de cette famille.

Ce roman-fleuve est une véritable saga, décrivant par le menu les mœurs des classes intellectuelles supérieures avant la guerre et peu après la décolonisation, avec soirées arrosées et musique High-Life en fond sonore. S’ensuivent les prémices de cette terrible guerre qui anéantit plus de deux millions de civils à coups de famines, de bombardement et de frappes aériennes.

Rapide rappel historique : cette guerre a débuté dans l’Est du Nigeria, région la plus riche du pays et peuplée majoritairement par l’ethnie Ibo, qui s’est autoproclamée, sous le commandement du colonel Ojukwu, République du Biafra. Cette moitié du soleil évoquée dans le titre renvoie en effet au symbole même de cette nouvelle nation.

L’horreur des faits ne nous est en rien épargnée dans ce roman, où certaines images des premiers conflits ethniques entre notamment Haoussas et Ibos reviennent hanter l’esprit d’Olanna, à l’image de la tête d’une enfant savamment tressée et portée par sa mère meurtrie dans une calebasse, ou encore du boy de Kainene décapité par un obus sous ses yeux…

L’horreur est à son comble et on comprend bien à travers ce récit toute la désinformation concernant le drame humain que l’on qualifie parfois aussi de génocide sur la scène internationale et particulièrement auprès de l’ex-colonie, le Royaume-Uni, qui soutient le gouvernement fédéral et va même jusqu’à lui fournir les armes, en raison d’intérêts purement pétroliers…

Un grand morceau de bravoure que cette saga familiale sur fond de drame historique que l’auteur, née en 1977, n’a pas connu.

Alain MABANCKOU, Black Bazar, Paris, Seuil, 2009

FRANCE-BOOK-PRIZE-RENAUDOTAvis aux « fessologues » avertis ! Black Bazar, ou l’envers du décor de ce que le Français blanc-moyen ignore de la vie des immigrés noirs ou pas, clochards comme nantis. Black Bazar ou les errances constructives d’un écrivain, avec cette intertextualité si chère à Alain Mabanckou, à l’instar de Sami Tchak (on se souvient de Place des fêtes en 1999), est un véritable roman picaresque. Une pépite d’humour dans cette actuelle morosité ambiante.
Henri Lopes a dit de la francophonie littéraire qu’en gros, c’était écrire avec « la langue de la Sévigné avec des couilles de nègre », et c’est bel et bien dans ce registre que Mabanckou , qui avait brisé les barrières de la critique littéraire française avec un Prix Renaudot pour Mémoires d’un porc-épic en 2006, persiste et signe en employant un langage remarquable notamment par ses expressions franchouillardes mâtinées d’africanismes.

Un espace littéraire et un champ sémantique que l’écrivain, au fil de ses productions, n’a eu de cesse de s’approprier pour atteindre ici un niveau idéal de détachement, de dérision et de drôlerie.

Car il en faut, de la maturité littéraire, pour se moquer de son propre quotidien. Ici, le narrateur nous présente sans concession l’envers du décor de ces dandys africains débarqués tout droit du Congo Brazzaville (et du fameux rond-point de Moungali !) : ce n’est pas parce qu’ils vont faire leur marché à Château-Rouge en complet Cerruti qu’ils ne dorment pas pour autant à quatre dans un même studio miteux et entassés sur des matelas…

Entre brèves de comptoir (celui du mythique bar Jip’s de la rue Saint-Denis), scènes de librairie et de boîte de nuit, Alain rend ici hommage à sa muse, ce Paris Black aussi hétéroclite que généreux. Un beau retour d’ascenseur, où certains personnages, à l’instar d’un certain écrivain-philosophe prénommé Louis-Philippe, pourront se reconnaître ou être démasqués dans le microcosme littéraire de la planète Mabanckou.

www.blackbazar.net

Voir aussi le blog d’Alain Mabanckou : www.lecreditavoyage.com

danse-orientaleSalwa Al Neimi, La Preuve par le miel, traduit de l’arabe par Oscar Heliani, Paris, Robert Laffont, 2008

La narratrice, une intellectuelle syrienne et travaillant dans une grande bibliothèque, se voit un jour confier un travail lié à ses profondes et secrètes aspirations littéraires : on lui propose d’écrire un essai sur les livres érotiques arabes anciens, dont elle est férue depuis l’adolescence, et ce dans le cadre d’un colloque sur la littérature érotique dans le monde.

Cette passion pour la littérature arabe ancienne, elle la cultive depuis toujours en secret, et l’appliquera un peu plus tard dans une sexualité débridée et sans tabous qu’elle expérimente notamment avec le personnage du « Penseur ». Chez elle, c’est par le corps que vient se nourrir la pensée, par la sensualité et la fête des sens qu’elle s’approprie l’intelligence de l’autre.

Entre croustillantes anecdotes rapportées du hammam et des salons de massage, ce sont ici toutes les strates d’une véritable « société de dissimulation » qui ressurgissent.

Avec beaucoup d’audace et de crudité dans les mots mais sans jamais pour autant s’approcher du vulgaire, Salwa Al Neimi nous invite à célébrer les temps anciens du monde arabe où le sexe était considéré comme une grâce divine, sinon une « fonction » nécessaire à la bonne santé du corps : une appréhension totalement en contradiction avec « l’islam des hidjabs » et de « l’après 11 septembre »… Nous sommes aujourd’hui en la matière bien loin de l’empire de sensualité que nous décrivaient les Orientalistes, à l’instar d’un Gustave Flaubert…

Au-delà des nombreuses références à cette littérature arabe clandestine et écrite par des esprits éclairés, le texte entre en résonnance avec d’autres références du monde occidental contemporain, ce qui vient renforcer toute la modernité de cette littérature sans tabou. Ainsi, à la question fondamentale posée par Ibn Arabi « D’où jaillit l’amour ? », répond, plusieurs siècles plus tard un René Char : « J’aime ce qui m’éblouit et accentue l’obscurité au fond de moi… »

Un texte léger et généreux, qui renvoie, de par son découpage en « portes », aux Contes des mille et une nuits. Un morceau de bravoure mêlant habilement la provocation à l’érudition et qui aura certainement le pouvoir de mener le plus curieux des lecteurs à la découverte d’écrivains arabes anciens comme Tifachi, Ali Ibn Nasr, Mohammed al-Nafzaoui, etc. Un véritable hommage également à la langue arabe que la narratrice n’a pas manqué de qualifier in medias res de « langue du sexe, qu’aucune langue ne peut remplacer à l’heure de la fièvre, même auprès des hommes qui ne le parlent pas, et sans traduction ! »

desertOurida NEKKACHE,
Ici je veux vivre, ici je veux mourir
Montpellier, éditions Chèvrefeuille étoilée, 2008

« L’Algérien porte le désert en lui et avec lui », disait le poète et romancier algérien Mohamed Dib. Cet ouvrage illustré au format à l’italienne rend hommage à cette culture du désert, où seul l’aridité et la beauté du paysage gouvernent la civilisation et s’érigent en mode de vie.

Universitaire et spécialiste de la poésie orale du sud de l’Algérie, c’est ici dans un parcours photographique ponctué de textes poétiques qu’Ourida Nekkache rend hommage à son univers originel et fondamental. Une façon de mieux appréhender cette immensité qui fait parfois mentir la notion même d’espace, avec une leçon de nomadisme à la clé : « Ne possède aucun espace et tu vivras heureux ». Un principe rassurant et à retenir en ces temps de crise du monde occidental… Nous avons décidemment tout à gagner dans l’échange des savoirs Nord-Sud.