Ténèbres (création)

Written by Nathalie on décembre 10th, 2009

Au plus profond de la nuit de ta vie
Dans le gouffre des pensées sombres
N’oublie jamais non, n’oublie pas
De chercher le moindre point lumineux,
La plus infime étincelle, plus petite encore
Que la plus lointaine des étoiles
Et pourtant plus brillante

Vibrante, présente et aussi imperceptible
Que chargée de l’esprit de vie
C’est le sourire de l’enfant, la main de l’ami
Un rayon du soleil
Qui va filtrer au travers des portes sombres
De ton combat pour l’avenir

Sois attentif, reste aux aguets
Il n’est plus loin le pays de tes rêves
Tu n’as plus qu’à traverser les limbes de l’injustice
Franchir la porte des Enfers
Et ignorer l’incompréhension des autres
Pour parvenir à l’idée que tu te fais du Paradis

Puisse cette traversée être aussi longue
Qu’un égarement nocturne dans la forêt
Car c’est là que tu y apprendras le courage,
Les autres et la patience
Mais l’amour aussi, son fils légitime
N’oublie pas, surtout n’oublie jamais

De te dire qu’un seul regard pour l’autre
Peut parfois sauver une vie
Un mot, un geste envers celui que le monde rejette
Celui qui n’a pas choisi son enfer et qui le traverse malgré tout
Leçon d’humilité, trêve d’humanité
Aux yeux de ceux qui ont choisi de baisser la tête

N’oublie jamais que tu n’es pas comme eux
Que tu ne vis pas comme eux,
Que tu ne vois pas comme eux
L’avenir ou peut-être seulement la postérité
Seuls te diront si tu as eu raison
Bien maigre salaire pour une vie de lutte

Mais toi seul sait le chemin, la route
Que tu as choisi de prendre
Celle du cœur, la seule beauté possible
L’absolu convulsif, parfois insaisissable
Avec l’amour pour seule armure
Pour affronter les ténèbres du monde.

Salomé groove

Written by Nathalie on novembre 11th, 2009

I

Danse Salomé, danse la vie
Danse le feu
Telle une furie, danse,
Danse devant lui
Rends-le fou
Salomé,
Fais-le
Périr, mourir, de rage, de jalousie,
Agite tes bras, élève la tête, bouge tes hanches
Rends-le fou Salomé,
De cet amour qui a brûlé entre vous
Et qui brûlera encore
En dehors du temps en dehors du monde
En dehors du champ

Danse Salomé, danse,
Il te regarde, se yeux te mordent
Et c’est bon c’est si bon de le voir souffrir
Il souffre car ce soir ce n’est pas pour lui que tu danses

Ce corps que tu as connu dans tes bras,
Ce soir Belzébuth
Ce soir ce corps-là n’est pas pour toi

Elle danse,danse Salomé
Danse pour un autre, de tout son corps,
Elle vibre
VIBRE Salomé, VIBRE

Elle s’approche de lui
Il a pris ta place
La lame dans ton âme, la haine dans tes yeux
Salomé seule sait qu’il n’a pas pris son cœur
Belzébuth tu es resté
En elle comme tatoué
Elle t’a dans la peau, elle te porte en elle,
Comme un lourd fardeau
De brûlures

Tu es sa plus belle souffrance, la plus belle cicatrice de son corps
Dont elle se pare chaque soir comme d’un bijou,
Salomé…
En attendant elle se venge en dansant devant toi,
Mais cette fois-ci en dansant pour un autre que toi
Danse Salomé, DANSE, la nuit n’est pas finie

Il pourrait partir
Pour ne pas voir l’affront
Mais le devoir l’a attaché
À cette atmosphère surchauffée

L’occasion était trop belle Salomé
Danse Salomé, groove, Salomé,
Brûle, ondule ma sirène,
Brûle jusqu’aux tréfonds de son cœur
Détruis-le Salomé, vas-y,
ACHÈVE-LE !

Qu’il soit condamné à vie
Hanté par les arabesques telluriques
Esquissées par la grâce seule de ton bassin,
De la chute de tes reins

Que Belzébuth se meure d’amour pour Salomé
Pour le courage qu’il n’a pas eu de l’aimer

Et tu danses Salomé, tu le tortures
Tu ne veux plus sa paix
Achève-le Salomé

Maintenant tu vois qu’il n’en peut plus
De te voir vibrer contre le corps d’un autre

Ce soir Salomé s’est vengée
De ses propres armes
Parce qu’abandonnée
Au milieu du tourbillon, en son tumulte
Que toi-même avais créé

Pleure Belzébuth, crie, frappe
CRÈVE Belzébuth

Toi qui n’aurais pas même mérité
De la regarder
Tant est puissante
Salomé…

II

Hier soir j’ai enfanté de Belzébuth
Un ange, noir et sans ailes

Une nuit, une seule nuit avec le Diable en personne
Qui ensemença Salomé

Salomé…
Toi qui avais la nausée
Depuis son seul regard croisé
Tu n’as pas su que
Germait en toi son engeance

TA MATRICE ENFLEE,
Salomé
La vie dicta sa loi

Ce fruit du diable, pacte de nuit
Tu l’as pris comme un présent irraisonnable
De toute ton âme irraisonnée

Et chaque matin tu pries Salomé,
PRIE !
Afin que cet ange-là
Derrière son sourire
Ne cache pas la passion du Pire
PRIE Salomé, CRIE Salomé
Il est là

Jour après jour, Salomé
Tu le regardes …
Il est si beau il est à toi
Il grandira et tu veilleras
À ce qu’il ne t’assassine pas

Déjà il ne te dévora pas les entrailles
Quand il germa en toi…

Oui, jour après jour Salomé
Il a grandi en toi
Sans te dévorer
À ta surprise grande de mère condamnée

Il est si beau, il est là
Ange du ciel, figure tutélaire
Produit d’une danse en enfer
Avec le noir Lucifer

Veille, TREMBLE, CRAINS, Salomé
Que cet ange-là
Ne te dévore pas, ne t’assassine pas

N’oublie pas, Salomé,
Qu’il a suffi d’une danse
D’un regard, un seul baiser,
Pour que tu enfantes ce matin
Le fruit du pire des désirs
DÉSIR DU PIRE

Ton ange noir est là
Tu le regardes
Chaque seconde égale une torture
Belzébuth est en lui dans chacun de ses traits
Des replis de sa peau à la lueur de ses yeux

Prolonge la souffrance
Rouvre ta blessure

Salomé, NON, Salomé
TU NE PEUX PAS, NON
Tu ne peux…

Même si ses yeux sont le miroir
Du dernier espoir
Que ton amant maudit
T’a laissé entrevoir
AIME !

AIME-MOI
Ou MEURS Belzébuth

Je veux te voir brûler
De ton feu sacré

Incendie inextinguible, inextricable
Douleur insoutenable

Belzébuth,
Pour le restant de ma vie
De damnée, je peux bien,
Danser pour un autre, Belzébuth
JE VEUX BIEN

Dans ma chair meurtrie
Je n’aurai de cesse d’avoir
La mordante brûlûre de ton baiser
Et de ta langue l’empreinte tatouée…

Nathalie PHILIPPE

Sereine solitude (création)

Written by Nathalie on novembre 1st, 2009

Tu t’es séparé de la douleur

Jusqu’alors ta plus fidèle compagne

Un beau matin et d’un commun accord

Elle est partie, tu ne l’as pas retenue

Aujourd’hui cruellement elle te manque

Avec elle tu te sentais moins seul

Sans elle à présent tu es comme nu

Paré de rien comme pour une renaissance

Tu t’es couvert d’amour, habillé de paix

Il fallait bien remplacer ce vêtement égaré

Cette peur cet effroi qui t’habitaient toujours

Par une promesse de bonheur

Ton costume de bal, ton costume de danse

Ta panoplie pour embrasser la mort

Tu l’as brûlée, elle s’est consumée

Tout comme ton cœur

Purifier il faut te purifier

Dans le sourire du soleil

Dans la morsure d’une mer froide

Les bras soyeux de la nuit

Sereine solitude

Faites donc entrer la mer dans ma maison

Qu’elle en lave enfin les murs

Souillés par les mains

De ceux qui l’ont violée

Temps souverain

Tu te chargeras du reste

Effacer les plaies, les blessures

Léchées par la caresse du soleil de sa vie

Opération coup de poing…

Written by Nathalie on octobre 19th, 2009

grosduboisPunchlines, de Christophe GROS-DUBOIS, Paris, éditions Sarbacane, 2009
(coll . « Exprim’Noir »)

Premier roman. Roman coup de poing de ce jeune et prometteur auteur venu du monde du cinéma et de la télévision. Roman noir, à coup sûr.

L’histoire : celle d’une paumée à peu près bien roulée, au grain de peau et à l’ingénuité exceptionnels, et surtout prête à tout : Debbie-the-slut, fille de gitans devenue star du porno à dix-huit ans, sous la férule d’un producteur-Pygmalion de plus de deux décennies son aîné, le dénommé Rob, un peu le Marc Dorcel d’Hollywood…

Nous sommes à L.A., où tous les coups sont permis, où l’Eldorado existe encore. Au moins dans la tête des quatre personnages déjantés qui habitent le récit de Gros-Dubois. This is not a love song…

Remarquez, à bien y réfléchir, c’est quand même une romance : entre cette ex-cheerleader et ce vieux producteur lubrique qui lui offre une arme automatique avec laquelle tout de même Debbie s’automutilera, victime de son goût prononcé pour le plaisir…

Bref, ce sont donc les aventures cocasses d’une star du X devenue unijambiste (voir plus haut) et qui continue à tourner malgré tout et deviendra dans l’esprit de toute une génération une véritable icône. Voyeur ? Trash ? Non, drôle, si on joue le jeu du narrateur.

Car l’histoire est racontée par une narratrice sans complexes ni langue de bois, une jeune femme qui n’est autre que Jenny, la sœur de Nine, ex-soldat revenu d’Irak et devenu body-builder, pectoraux gonflés aux protéines en bidon. Nine n’est autre que le bouche-trou qui viendra combler un moment la vie de Debbie qui s’est séparée de Rob au moment de l’accident puis de son cancer… On force le trait ? Non, c’est frais, c’est drôle, c’est enlevé, dans une langue savoureuse, avec des réparties dignes d’un vrai scénariste : « Le X c’est la mort, jamais une renaissance. C’était pourtant ce que Debbie y avait cherché. Elle avait toujours pensé le porno comme un concept bipolaire. Capable de l’élever ou de l’enfoncer » (p. 169).

La messe est dite. Si vous voulez savoir exactement dans quelles circonstances malheureuses Debbie s’est auto mutilée, lisez le livre. Il y a d’autres personnages, témoins de l’atmosphère décadente d’une société. John, le boxeur, sur les traces de son père, ancien champion… Bref, une ambiance tout en superficialité, sexe, sueur et luxure… A lire absolument. Ça détend !

Oum Kalsoum, la bombe de Nasser

Written by Nathalie on septembre 27th, 2009

Oum kalsoum

Celle que le monde arabe, son plus fidèle public, surnommait « Souma », « le Rossignol du Caire », « La bombe de Nasser » ou encore « L’astre de l’Orient », la diva Oum Kalsoum serait née en 1898, en 1904 ou  même en 1908, la date demeurant incertaine, à Tamay al-Zahaira, village pauvre du delta du Nil, d’un père imam de mosquée et d’une mère paysanne.

Oum Kalsoum fréquente l’école coranique à partir de cinq ans, et encouragée par son père imam de mosquée, elle y apprend à psalmodier des textes coraniques et se produit, déguisée en bédouin, lors de fêtes religieuses. Elle sera remarquée par le célèbre chanteur Cheikh Abu Al-Alla Mohammed, spécialiste de l’art du maqâm, mode mélodique classique et typiquement arabe qui impose certains intervalles entre les notes. Tombé en extase, le chanteur suggère à sa famille d’aller s’installer au Caire, passage nécessaire pour accéder à une célébrité à la hauteur de son talent. Nous sommes alors au tout début des années 1920, et la conjoncture est peu favorable : la colonie anglaise vient tout juste de rejeter l’indépendance totale de l’Egypte prônée par le parti indépendantiste Wafd, et les nationalistes sont exilés, les ressortissants britanniques lynchés, assassinés par le peuple.

C’est dans cet élan patriotique que la carrière d’Oum Kalsoum prendra tout son sens, sous le règne de Fouad 1er, alors que des vedettes comme Mounira Al-Madiya, la « sultane de la chanson », ou bien Mohammed Abdel Wahhab, célèbre chanteur de charme, excellent dans leur art.

C’est alors qu’Oum Kalsoum inaugure les émissions de la radio égyptienne, « La voix du Caire », et plus tard, celles de la télévision nationale. Très vite, sa notoriété va dépasser l’Egypte pour  s’étendre vers d’autres états arabes comme le Liban, l’Irak, la Syrie, et elle effectuera sa première grande tournée au Moyen-Orient en 1932. C’est à ce moment-là que le grand luthiste Mohammed Al-Qassabgui la rejoint et parfait son éducation musicale. Cette singulière diction acquise au contact du Coran lui confère cette qualité d’interprétation magistrale. Oum Kalsoum chante Dieu, son pays, les poètes et l’amour. Beaucoup de puristes jugent scandaleuse sa façon d’allier le profane au religieux. A partir de 1936, qui marque l’indépendance de l’Egypte, Oum Kalsoum s’essaiera à la comédie musicale et sera à l’affiche de six longs-métrages, de Weddad à Fatma qui signera sa dernière prestation cinématographique, la comédienne ne se trouvant probablement pas à la hauteur.

Sous le règne du roi Farouk, ses concerts ont lieu les premiers jeudis de chaque mois et sont relayés par la radio, ils se dérouleront  jusqu’à sa mort. La romancière franco-libanaise Yasmina Traboulsi, dans un texte inédit intitulé « La Quatrième pyramide », évoque la capacité de la cantatrice à envouter les foules lors de ces rendez-vous mensuels, notamment le jour funeste du 5 juin 1967, lorsque, après une première journée de combats de la guerre des six jours, opposant Israël aux pays de la Ligue arabe, la moitié des forces arabes est détruite. Le président Gamal Abdel Nasser lui demande alors de maintenir le peuple dans l’ignorance jusqu’au matin. De là naîtra l’une des chansons les plus connues du répertoire d’Oum Kalsoum : Al-Atlal, « les ruines ». « Il lui suffit d’un soupir pour que la foule pleure et d’un sourire pour qu’elle la console, le mouchoir au bout de la main droite, Souma dirige, Souma orchestre, elle y emprisonne la moindre fausse note, elle s’y accroche quand parfois un oud trop arrogant la défie »[1]. C’est par ailleurs sous le règne de Gamal Abdel Nasser qu’elle demeurera l’un des plus forts symboles de l’identité nationale, ponctuant les plus grandes actions du président de chansons demeurées parmi les plus célèbres. Ainsi, lors de la nationalisation du canal de Suez, en 1956, elle chantera « Walla zaman ya silahi » (Ô mon âme te souviens-tu ? ), en 1959, lors de la construction du barrage d’Assouan, sera créé « As Saad » (Le barrage). En 1967, l’égérie du monde arabe rend visite aux soldats blessés lors de la guerre des Six jours, engageant alors une tournée au profit de l’effort de guerre, qui la mènera à travers de nombreux pays du Moyen Orient, jusqu’à Paris où son passage à l’Olympia fit sensation. « Je viens chanter en France parce que c’est le pays de la liberté », dit-elle à la presse française. Chacune de ses chansons dure parfois plus d’une heure. Sa série de concerts l’épuise, elle souffre de crises de néphrite chroniques et sa maladie s’aggrave. Elle donne son dernier concert en 1972 et s’éteint à l’hôpital le 3 février 1975, plongeant alors le pays dans un deuil national.

Souvent comparée aux occidentales Maria Callas, Edith Piaf ou encore Ella Fitzgerald, Oum Kalsoum, l’astre de l’Orient, aura marqué et influencera encore toute une génération de musiciens, comme aujourd’hui le syro-libanais Georges Wassouf et l’algérien Rachid Taha qui ont repris certains de ses titres. Oum Kalsoum avait l’art, tout en demeurant à contre-courant des modes musicales, scéniques et vestimentaires de ses contemporains, de chanter l’histoire immédiate, en véritable porte-parole de son pays.


[1] Yasmina Traboulsi, « La Quatrième pyramide » in Les Belles étrangères. Douze écrivains libanais, Paris, éditions Verticales, 2007, p. 205.

Plaine incertaine

Written by Nathalie on septembre 14th, 2009

PLAINE INCERTAINE

Il pleut sur la plaine

De mon cœur dévasté

Sans toi je ne peux plus

Respirer

Le silence,

Est souvent l’allié de la paix

Mais il peut être aussi

L’empire de nos peurs

Abandonne-moi

Maintenant

Ou plus jamais

Que je marche ou pas dans tes pas

Que je sache, oui,

que je sache

Enfin

Si tu es bien le gardien

De mes jours comme de mes nuits

De mes rires comme de mes cris

Le tueur de mes angoisses

L’artisan du paradis

Mon paradis

Cette plaine incertaine

Où nous brûlons, glissons parfois

Qui soudain n’a plus de mémoire

Jardin inondé, jardin parfumé

Je suis repartie dans la forêt sacrée

Hurler mon amour ma haine

La joie et la peine

Que j’ai de t’aimer

Ensemble nous avons

Dérobé le feu

Dévoré le temps

Défié les éléments

Demain que ferons-nous de mieux ?

Sur les rives de notre fleuve

Il n’y a pas non, il n’y a pas de rives

Et d’ailleurs pas de fleuve non plus

Ça serait mieux d’ailleurs

Beaucoup mieux même

Car cela voudrait bien dire

Que nous pourrions ce fleuve franchir

Toi et moi ça n’a jamais commencé

Et donc jamais fini

Ce que nous partageons est lié

A la famille du vent

Nathalie PHILIPPE

Pays sans père

Written by Nathalie on septembre 7th, 2009

laferriereDany LAFERRIERE, L’Enigme du retour, Paris, Grasset, 2009

Il a bien failli devenir un écrivain japonais en 2008 mais ici c’est bel et bien sur le mode du retour aux sources que l’écrivain Dany Laferrière, originaire d’Haïti et exilé à Montréal depuis plusieurs décennies, nous revient pour cette rentrée littéraire tournée… vers le Sud !

Après avoir publié une quinzaine de romans à caractère introspectif, Laferrière nous avait habitué aux réminiscences, comme autant d’effluves poétiques, de son enfance haïtienne, ou encore aux différents questionnements liés à la condition d’exilé ou d’écrivain ou bien les deux en même temps…

Depuis Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (première parution à Montréal en 1985), l’écrivain n’a de cesse, dans une grande diversité de tons, de nous faire voyager entre pays natal et terre d’exil quand il ne parle pas de l’Amérique…

Ici, c’est le voyage du fils qui retourne sur les traces de son père dont il vient d’apprendre le décès ; ce père, chauffeur de taxi exilé à Brooklyn  depuis près d’un demi-siècle. L’occasion également d’un voyage intérieur pour le narrateur/écrivain qui revient sur sa condition d’exilé tout en réinterrogeant la vie menée par le défunt : « Il arrive toujours ce moment/où l’on ne se reconnaît plus/dans le miroir/à force de vivre sans reflet » (p. 27). Très vite, le ton introspectif, intimiste, et finalement, sincère, est donné : « Tout me ramène à l’enfance/ce pays sans père./ Ce qui est sûr c’est que/je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas. »

L’exil est assimilé à une île, ici incarnée par Montréal : « on oublie toujours que Montréal est une île » (p. 19).

Montréal, qui est le théâtre de la première partie du récit où se font les « lents préparatifs de départ », comme si chaque geste se retrouvait ralenti par le froid, est la ville qui conditionne le questionnement individuel : « C’est en vivant à Montréal que j’ai pris conscience de mon individualité. A moins trente degrés, on a tout de suite une conscience physique de soi. Le froid fait baisser la température. Dans la chaleur de Port-au-Prince, l’imagination s’enflamme si aisément » (p. 161). En rupture et telle la morsure du soleil, apparaît la beauté désordonnée de l’île natale, Haïti, où la mort est une danse permanente. On est ici loin de la nostalgie des paradis perdus de l’enfance : le narrateur nous emmène avec lui et nous fait plonger dans un décor qui n’a rien d’idyllique, où précarité rime avec crime organisé et vie avec survie. « On ne meurt pas ici ». « Etre sur une île déboisée/en sachant qu’on ne verra/jamais ce qui se passe/de l’autre côté de la mer./Pour la majorité des gens d’ici/l’au-delà est le seul pays/qu’ils espèrent visiter un jour » (p. 93).

Le fils qui retourne voir sa mère pour les funérailles dresse un tableau sans concession de l’état de ce pays où chaque jour « il faut vivre avec l’énergie de celui qui attend la fin du monde » (p. 134). Sombre décor dans lequel pourtant des milliers d’âmes s’évertuent à rivaliser d’ingéniosité pour combattre la faim. Impossible d’avoir peur de la mort quand on vit déjà en enfer : « Le demi-siècle est une frontière difficile/à franchir dans un pareil pays./Ils vont si vite vers la mort/qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie/mais plutôt d’espérance de mort./Si la balle vous rate/Si même la faim vous épargne/La maladie ne vous manquera pas. » (p. 221).

Une manière aussi d’expliquer cette obsession, ce recours permanent au spirituel, par le biais notamment du vaudou : « Si on accueille si facilement les Dieux/c’est parce que les gens croient/qu’ils sont eux-mêmes des Dieux/Sinon ils seraient déjà morts ».

Laferrière, dans un style très poétique avec une prédilection pour les vers libres, prend donc ici le prétexte du deuil familial pour nous faire voyager entre deux espace-temps, celui d’une enfance sans père, de la mère, Haïti, et celui de l’exil et de l’écriture, Montréal. L’attachement à la figure paternelle est par ailleurs très infime : « Il m’a donné naissance./Je m’occupe de sa mort./Entre naissance et mort, /on s’est à peine croisés » (p. 280).

Un récit d’une beauté absolue et plein de sincérité qui signe la maturité lumineuse de l’écrivain qui ne manque pas de faire un clin d’œil à ses compagnons de plume et amis de la communauté littéraire mondiale, qu’il s’agisse de l’éditeur Rodney Saint-Eloi à Montréal, du généreux écrivain et peintre Frankétienne ou encore du facétieux Gary Victor en passant par un hommage appuyé à son ami le romancier Alain Mabanckou, fils d’une certaine Pauline Kengué originaire de Pointe-Noire et qui serait venue mourir en Haïti, et où elle aurait adopté un fils prénommé Jérôme… Aux sources africaines d’Haïti…

Un texte sentencieux, mélancolique, dépouillé : la force de la formule qui s’efforce de donner les clefs de l’énigme du retour.

Chroniques ivoiriennes

Written by Nathalie on août 30th, 2009

Venance Konan, Les Catapilas, ces Ingrats, Paris,
Jean Picollec, 2009, 120 p., 12 euros.

venance

Comment dépenser son argent le plus rapidement possible sans acheter d’objets ? Une préoccupation qui pourrait bien être celle des habitants de ce village en Côte d’Ivoire où cohabitent, non sans querelles ni difficultés cela va sans dire, les autochtones d’un côté et de l’autre les Catapilas, ces étrangers venus du Sahel pour travailler la terre avec acharnement. « Catapila », un africanisme qui n’est autre que l’altération du nom de « Caterpillar », désignant ces engins de chantier capables de déraciner les arbres et même d’aplatir les montagnes, pour reprendre l’explication qu’en fait le narrateur dans une première nouvelle qui préfigure le roman dont il est ici question. En effet, en 2005, Venance Konan, bien connu en Afrique comme brillant journaliste et pour avoir été longtemps le rédacteur en chef de Fraternité matin, le quotidien national, publiait aux NEI un tonitruant recueil de nouvelles intitulé « Robert et les Catapila », titre éponyme de la nouvelle d’ouverture.

Fable sur les conflits ethniques qui secouent le pays depuis plusieurs décennies, Les Catapilas, ces ingrats prend des allures de comédie de mœurs pour mieux faire prendre conscience, et peut-être en rire à défaut d’en pleurer, des pratiques et des croyances parfois absurdes d’une civilisation, de la cupidité et de la barbarie des hommes. Le tout dans une tonalité chère à notre habile et fin conteur : l’humour, grinçant, certes, mais on sourit, on vit avec les personnages de Venance. Ici, c’est donc l’histoire de Robert, le président du village, descendant direct d’un aïeul qui réalisa un jour la prouesse d’abattre un gros chimpanzé d’un seul coup de poing, avec à sa suite son neveu qui n’est autre que … le Petit Robert. Un village qui devient vite comme un état dans l’état, avec ses opposants sous la férule de Gédéon, ses femmes dont les favorites sont celles à la peau claire, et bien sûr ses immigrés qui ne sont autres que les fameux Catapilas décrits plus haut… Robert a le bras long et a étendu son réseau d’influence jusqu’à un député, et va se servir habilement de ses relations face à un problème de taille : le chef est mort, il a cassé sa pipe. Une fatalité qui survient pour Robert un peu au mauvais moment : « Je suis sûr que ce vieux con a fait exprès de mourir maintenant, rien que pour m’emmerder, parce qu’il sait que je suis fauché » (p. 70). Au village, l’on reste persuadé que c’est encore un coup de sorcellerie, même s’il est dit un peu plus loin : « Chez nous, lorsqu’un homme meurt, on estime que c’est parce que ses femmes ne se sont pas bien occupées de lui » (p. 71). Toujours est-il qu’après avoir établi un budget dédié aux funérailles, ce qui constitue dans cette région du monde probablement et paradoxalement le plus lourd poste de dépenses de toute une vie d’homme, il s’agit de trouver les fonds. Une fois les fonds de tiroir raclés, les poches des proches vidées, comme notre président est encore loin du compte, il décide de jouer le tout pour le tout : pour s’attirer les bonnes grâces du gouvernement via notamment ses relations privilégiées avec un député, il décide de faire croire qu’il a enrayé l’opposition dans son village : la grosse enveloppe obtenue en échange permettra donc d’exécuter les rites funèbres et les souhaits de la famille du défunt, et surtout de faire tourner plein pot le bar du village en s’octroyant une petite commission au passage… Car, le narrateur le redit : « Les gens de notre région adorent les veillées funèbres. C’est là que nous draguons les filles » (p. 92). Eros et Thanatos…

Le chef aura donc son cercueil en forme de téléphone cellulaire, puisqu’on apprend que c’est important de pouvoir effectuer son dernier voyage dans ce qu’on a le plus souhaité avoir dans sa vie, ce qui explique pourquoi il existe également des modèles de cercueil en forme de BMW ou de 4×4…

Ce dernier roman de Venance Konan, très remarqué ces derniers temps avec notamment une chronique satyrique parue dans le quotidien français Libération sur le rapport du président Sarkozy aux chefs d’état Africains, dans la tonalité de ses Négreries publiées en recueil en 2006 (Frat’Mat éditions), est un condensé d’intelligence et d’humour, mettant la dérision au service de la dénonciation. Cette habile critique des mœurs prouve une fois de plus que l’Afrique et ses écrivains, à la veille du cinquantenaire des indépendances africaines, prennent bel et bien la voie d’une littérature décomplexée et qui chante ses démons pour mieux encore se les réapproprier. Venance Konan, d’abord un journaliste et aujourd’hui une voix littéraire singulière à suivre…

Nathalie PHILIPPE, article publié dans la dernière livraison du supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville

Bleu comme nuit (création, suite)

Written by Nathalie on août 13th, 2009

Ange sombre et
Bleu comme nuit
A la veillée dernière
Un miracle s’est produit

Insufflant à mon âme
Un souffle nouveau
Emportant mon corps
Dans une danse nouvelle

Roulements de tambour
Pénétrants
Roulements de hanche
Assourdissants

Dansons cette nuit mon ombre mon double
Crions frappons la terre
De nos pieds de nos poignets
Crachons sur elle, embrassons-là

Cette nuit sera tellurique
Ou ne sera pas

Mamy Wata génie des eaux
Ta douce voix, ton accent soleil
M’habitent et me perdent
Quand je dors, quand je vis j’écris

Il est déjà lointain
Le goût du sel
Au bout de tes mains

Régénère-moi, recrache-moi
Dans le ressac turbulent
De tes vagues exquises

Attends-moi, rêve-moi fort et
Je replongerai vite
Dans l’onde de ton ventre
Les embruns de ton sein
MAMY WATA !

Je suis la princesse malade
La sirène damnée
L’amante condamnée

Pour ceux qui n’ont pas pu t’atteindre
Tu es la méduse
La femme maudite, la femme serpent
Celle que l’on trouve belle, dangereuse et vénéneuse

Femme de l’eau, maîtresse des océans,
Est-ce seulement un danger que de trop vouloir trop aimer ?

PRINCESSE ABYSSALE
Reine d’Abyssinie
Tu es dans mon rêve
Comme autant d’infinis

Femme solaire,
Mon âme luit
Dans le reflet doré
Des marais chamarrés

Habite ta chevelure
Jusqu’aux écailles profondes
Mon parfum boisé, pour toi Mamy Wata
Ma tête est parfumée
Voici en offrande mon corps dont se repaîtra
L’Insolente sirène de mes nuits
Qui finira ainsi par ne plus être hanté
Une fois que ma passion m’aura dévoré

 

Nathalie PHILIPPE

Ange déchu (création)

Written by Nathalie on juillet 29th, 2009

Ange déchu

Seul comme une lumière
Détaché de la foule
Il est là il est beau
Il est seul il est sale

Sale mais beau
Son visage luit
De cette force en lui
Que seul il sait

Tes entrailles se serrent
Des voix te murmurent
Aide-le, au nom du ciel AIDE-LE !

Ne vois-tu pas
Que c’est un ange déguisé
En pauvre
Que le monde, la société
A rejeté
Mais pas la vie

AIDE-LE, te dis-je, AIDE-LE !
Et toi du haut de tes talons
Depuis le cliquetis
Des clés de ta maison
Tu as senti ce souffle
Cette grandeur d’âme

Qu’il porte en lui
Malgré ses habits
Souillés, puants

Ce n’est pas l’accoutrement d’un prince
Seulement les hardes
D’un ange déguisé
En clochard

AIMEZ-LE, nom de Dieu, AIMEZ-LE

Noir désespoir
Des rêves déçus
Des anges déchus
Des vies mises au placard

Que va-t-il manger ?
Où va-t-il dormir ?
Y-a-t-il quelqu’un en ce moment
Qui pense à lui ?

Ce soir combien de regards
Pourra-t-il croiser
Comme autant de signes d’humanité ?

Nul ne le sait
Pas même lui

Mon ange noir
Perdu dans la nuit

Nathalie PHILIPPE