livre natUne lecture de Deux mariages, deux couples (éditions Desnel, 2010) de Nathalie Philippe

par Sylvie Darreau.

À la ségrégation en nuisible et abjecte forme succède une crise identitaire mondiale. La grande famille des humains, aussi diverse soit-elle, s’émiette à présent en autant de crises identitaires qu’il y a d’individus et de groupes sur terre. Nathalie Philippe le reconnaît elle-même dans son ouvrage 2 mariages 2 couples en affirmant que « nous vivons tous, blancs comme noirs, pauvres comme nantis, une malédiction identitaire ».

Malédiction, qui pèse sur l’humanité comme un destin irrévocable et que l’auteure va sonder dans le cœur à cœur très attachant de deux femmes charismatiques, confrontées à l’Afrique par l’amour et par le sang. Malédiction qui emportera l’une d’entre elles en un tragique destin.

Partition littéraire remarquable, en deux voix mises en miroir, 2 mariages 2 couples nous entraîne de la Russie à la France, via un périple initiatique en République Démocratique du Congo.

Ce récit bicéphale et charnel offre une danse envoûtante en deux mouvements inverses.

Premier mouvement : Xena majestueuse dans sa conquête tant espérée de l’Afrique tandis qu’Illiana se désagrège au fil du périple au pays natal de son père.

Deuxième mouvement : Xena littéralement engloutie par un nouveau désaveu, pendant qu’Illiana renaît des cendres de sa mère…

C’est la musique du cœur des femmes aux prises avec leurs dualités respectives. Xena à jamais blanche et définitivement prisonnière de l’Afrique. Illiana métissée et libérée par l’Afrique.

Tout est dit de la difficulté du féminin et du masculin d’emprunter une route pérenne et sereine à deux et ce, d’autant plus, quand les couleurs de peau mêlées en un festin amoureux continuent d’écrire chacune de leur côté leur propre culture inaliénable.

Par touches subtiles, le destin des femmes est noué, à jamais prisonnières de leur rôle de mère quand elles voudraient rester amantes…

Le texte se clôt dans un moment de pure émotion sur la recherche avortée de Xena d’un amour absolu en la personne du congolais Ludovic Mpolo, icône de beauté et d’amour physique ensorcelant, mais irrémédiablement polygame…

Dans ce récit de vie des deux héroïnes, l’auteure instille sa vision de l’Afrique au cœur même du vécu intime de ses personnages, sans donner de leçon. On y découvre une Afrique authentique et mystique avec le Congo en point de mire et l’histoire de son « socialisme scientifique », la beauté infinie d’un peuple, sa littérature francophone, l’histoire de ses indépendances qui permet de repenser qu’il est sans doute « bien trop tôt pour le grand pardon. À moins qu’il ne faille attendre jusqu’au jugement dernier… »

Tout est dit de l’amour viscéral de Nathalie Philippe pour l’Afrique à laquelle elle rend par cet ouvrage un vibrant hommage du côté des lettres et des grands hommes qui en on fait l’Histoire, mais aussi du côté d’une acculturation à bonne distance, celle qui prend en compte les différences et dont il faudrait tirer les leçons pour penser l’avenir, en un mot : re-connaissance.

Parce que « il ne faut rien attendre de l’Afrique. Elle ne vient jamais à toi mais on vient la chercher un beau jour, ou bien jamais. C’est une forme d’instinct que l’on a ou pas. »

Sylvie Darreau Caminade
La Cheminante /www.metaphorediffusion.fr / 06 78 78 01 51

Toi mon pays rêvé
Terres fertiles et boisées
Où seule domine
La quiétude du vent dans les feuilles
Souveraine de l’empire,
De l’enivrant parfum des fleurs de ton cœur

C’est cette terre-là
Dans laquelle je rêve de m’ancrer à jamais
Avec cette terre, tourbe ambrée et subtile
Je me régénérerai de sa fraîcheur
Mêlée d’écorces vives, de racines rares
Et de substrats insensés

Je rêve souvent que je suis
Un rosier dont les racines profondes
Permettent de survivre à l’hostilité
Du plus insolent des soleils

Mon pays, ma terre
Je ne suis rien sans toi
Sans ta douceur
Sans ta fraîcheur sous mes pieds

Quand je foule nonchalamment
Les sentiers sinueux de tes mille forêts

Il me revient en mémoire
Qu’existe le miracle
Incommensurable
Dans son enracinement

Ce paradis d’être toi
Ma terre mienne
Ce territoire
Est tout ce que je possède

Vous qui me regardez avec effroi
Vous qui ne parvenez plus à me voir
Vous qui passez devant moi m’ignorant
Moi enveloppé d’ombre
N’ayez pas peur, je suis seulement un homme

Rien qu’un homme
Que le poids de l’existence a brisé
Sale, sans le sou, sans abri, sans amour
Sans rien, à part peut-être encore
Un soupçon d’humanité

Si encore être homme
C’est juste être un corps qui souffre
Si encore être homme
C’est juste être une âme endolorie
En marge du bonheur

Sale, je ne l’ai pas choisi
Ni la faim et c’est la main de l’autre
Qui parfois me nourrit

Personne n’aime la saleté
Cette laideur du monde affichée

Et pourtant je suis là, je reste là
Suspendu au temps
Parce que justement, je suis un homme.

l_5d5553d7e24a4963a79991150fcc8b09C’était fin janvier, il y a trente cinq ans : « La sage femme africaine au doux visage a dit : « l’enfant que tu as mis au monde cette nuit prendra la parole au nom du peuple qui danse la cérémonie du guéréwol entre deux saisons des pluies. Comme dans nos humbles légendes les animaux, les anges et les gens se retourneront vers lui. Ma mère m’a appelé Duajaabi Dieneba, le vœu exaucé de Dieneba, avant de m’appeler Souleymane » ». Ainsi se présente Souleymane Diamanka, poète, rappeur, jongleur, slameur, comédien et écrivain de son état. Peu importe le contexte de création, ce sont les mots qui comptent. « Poète est mon identité », affirme-t-il avec cette plénitude et cette certitude dans les yeux.
L’homme est beau, simple, posé. Cette lumière dans le regard. Humble, il a gardé la fierté et la réserve de ses ancêtres. Il est né à Dakar, issu d’une famille de peuls sédentarisés, ces « gitans du sahel » comme il se plait à les nommer dans L’Hiver peul, titre principal de l’album éponyme sorti en 2007 chez Universal. C’est à l’âge de deux ans qu’il arrive à Bordeaux, avec sa mère et ses deux grandes sœurs : c’était le temps du regroupement familial, son père avait quitté le Sénégal et la précarité de son métier de tailleur pour travailler comme ouvrier dans une usine d’automobiles. En tout ils seront 7 enfants.
Dès l’école primaire, l’écriture le prend. Il créé, il imagine comme il respire. Un don. Son premier découvreur, c’est son instituteur de CE2, poète de son état. Il lui fait prendre conscience que l’écriture, c’est une façon d’échapper à la banalité. Qu’écrire de la poésie, c’est faire un nœud dans les phrases. Et puis il y a le rap. Avec la création, en 1989, avec notamment le chorégraphe Hamid Ben Mahi, du groupe bordelais FGP (Future génération Posse), qui deviendra par la suite Djangu Gandhal, traduisez « en quête de connaissance ». Les ateliers rap, les années IAM, Akhenaton. Le leader du groupe marseillais l’adoube, le soutient. Sans céder à la tentation d’emprunter le raccourci « rap intello » pour définir la mouvance créatrice qui anime Diamanka et son groupe à cette époque, on peut dire que l’orfèvrerie du texte prime sur le reste. La phrase doit être à elle seule un élément musical. On glisse déjà vers le slam mais en France ça n’existe pas encore… Nous sommes dans les années 1990, décennie de consécration du rap français où à l’instar du rap east coast versus west coast aux Etats-Unis il y a d’un côté les fans de NTM et de l’autre ceux d’IAM. Il y a les premières parties de ces deux groupes-là, et aussi des Tribal Jam, Tonton David et aussi la scène du Printemps de Bourges… Arrivent avec le nouveau millénaire les premières scènes slam avec les jolies petites reines bordelaises du groove retrouvées à Paris, les fameuses et talentueuses Nubians. En 2002, Souleymane quitte Bordeaux pour venir s’installer à Paris. Entre temps, il a rencontré John Banzaï, un slameur d’origine polonaise. Son jumeau, son double improbable. Ensemble, sur scène, ils s’échangent leurs poèmes que le polonais va lire en peul et en français tandis que Souleymane lit en polonais. Compétition, performance et joutes verbales. C’est de la poésie orale, celle des troubadours modernes. Ensemble ils écument les premiers lieux , à Paris, où souffle le verbe scandé : L’Union bar, le Café de la plage. Il y a des rencontres et de la place pour tout le monde : Rouda, Grand Corps Malade, S Petit Nico pour ne citer que les plus cités de la fratrie slam. De compétition il n’y en a qu’entre phrases, les mots sont engagés et la création se fait au gré du vent. Et notre griot transgenres navigue aisément d’un mode d’expression à un autre, il ne veut pas être cantonné à une seule discipline. Avec le don du verbe pour bagage, et pour seule envie celle de dire la beauté comme la vanité du monde avec l’agencement des mots, il est paré pour bien des univers artistiques. Son prochain album slam sortira cette année, et il prépare actuellement un roman, autobiographique. Il avait déjà commis un texte paru aux éditions Complicité (Paris), qui résumait assez bien sa vision créatrice de la langue : J’écris en Français dans une langue étrangère. Cette fois-ci, ça sera l’histoire de ses parents, cette histoire d’amour qui dure encore. La volonté de transmettre est bel et bien inscrite dans les gènes. En attendant tout ce prodige nous n’aurons qu’à passer un bel hiver peul avec lui, qui se propose de nous embarquer sur ton Tapis volant : « Vous qui survivez dans cet univers parfois si violent, venez je vous invite à faire le tour de la terre à bord de mon tapis volant. »
Enfin, je n’ai pas osé aborder le volet « amours » tant la femme amoureuse, tout comme la femme-mère, sont célébrées dans ses textes, à l’instar de la Ndeysaan/je t’aime qu’il dédie comme un cri d’amour à toutes les femmes du monde, de la Muse amoureuse à qui il déclare: « J’ai la nuit pour parcourir ta peau et je te promets de compter le nombre exact de tes grains de beauté. Je me plonge dans ton bain et j’entends l’eau de pluie tomber ». Il y a aussi la jeune fille anonyme, cette Mademoiselle à vol d’oiseau, ce mirage, ce miracle car « Quand elle se met à danser la nuit ne tombe plus nulle part »…
Mais seul Souleymane sait qui est sa muse.

Nathalie PHILIPPE

(Article publié dans l’avant-dernier supplément littéraire des Dépêches de Brazzaville)

Au plus profond de la nuit de ta vie
Dans le gouffre des pensées sombres
N’oublie jamais non, n’oublie pas
De chercher le moindre point lumineux,
La plus infime étincelle, plus petite encore
Que la plus lointaine des étoiles
Et pourtant plus brillante

Vibrante, présente et aussi imperceptible
Que chargée de l’esprit de vie
C’est le sourire de l’enfant, la main de l’ami
Un rayon du soleil
Qui va filtrer au travers des portes sombres
De ton combat pour l’avenir

Sois attentif, reste aux aguets
Il n’est plus loin le pays de tes rêves
Tu n’as plus qu’à traverser les limbes de l’injustice
Franchir la porte des Enfers
Et ignorer l’incompréhension des autres
Pour parvenir à l’idée que tu te fais du Paradis

Puisse cette traversée être aussi longue
Qu’un égarement nocturne dans la forêt
Car c’est là que tu y apprendras le courage,
Les autres et la patience
Mais l’amour aussi, son fils légitime
N’oublie pas, surtout n’oublie jamais

De te dire qu’un seul regard pour l’autre
Peut parfois sauver une vie
Un mot, un geste envers celui que le monde rejette
Celui qui n’a pas choisi son enfer et qui le traverse malgré tout
Leçon d’humilité, trêve d’humanité
Aux yeux de ceux qui ont choisi de baisser la tête

N’oublie jamais que tu n’es pas comme eux
Que tu ne vis pas comme eux,
Que tu ne vois pas comme eux
L’avenir ou peut-être seulement la postérité
Seuls te diront si tu as eu raison
Bien maigre salaire pour une vie de lutte

Mais toi seul sait le chemin, la route
Que tu as choisi de prendre
Celle du cœur, la seule beauté possible
L’absolu convulsif, parfois insaisissable
Avec l’amour pour seule armure
Pour affronter les ténèbres du monde.

I

Danse Salomé, danse la vie
Danse le feu
Telle une furie, danse,
Danse devant lui
Rends-le fou
Salomé,
Fais-le
Périr, mourir, de rage, de jalousie,
Agite tes bras, élève la tête, bouge tes hanches
Rends-le fou Salomé,
De cet amour qui a brûlé entre vous
Et qui brûlera encore
En dehors du temps en dehors du monde
En dehors du champ

Danse Salomé, danse,
Il te regarde, se yeux te mordent
Et c’est bon c’est si bon de le voir souffrir
Il souffre car ce soir ce n’est pas pour lui que tu danses

Ce corps que tu as connu dans tes bras,
Ce soir Belzébuth
Ce soir ce corps-là n’est pas pour toi

Elle danse,danse Salomé
Danse pour un autre, de tout son corps,
Elle vibre
VIBRE Salomé, VIBRE

Elle s’approche de lui
Il a pris ta place
La lame dans ton âme, la haine dans tes yeux
Salomé seule sait qu’il n’a pas pris son cœur
Belzébuth tu es resté
En elle comme tatoué
Elle t’a dans la peau, elle te porte en elle,
Comme un lourd fardeau
De brûlures

Tu es sa plus belle souffrance, la plus belle cicatrice de son corps
Dont elle se pare chaque soir comme d’un bijou,
Salomé…
En attendant elle se venge en dansant devant toi,
Mais cette fois-ci en dansant pour un autre que toi
Danse Salomé, DANSE, la nuit n’est pas finie

Il pourrait partir
Pour ne pas voir l’affront
Mais le devoir l’a attaché
À cette atmosphère surchauffée

L’occasion était trop belle Salomé
Danse Salomé, groove, Salomé,
Brûle, ondule ma sirène,
Brûle jusqu’aux tréfonds de son cœur
Détruis-le Salomé, vas-y,
ACHÈVE-LE !

Qu’il soit condamné à vie
Hanté par les arabesques telluriques
Esquissées par la grâce seule de ton bassin,
De la chute de tes reins

Que Belzébuth se meure d’amour pour Salomé
Pour le courage qu’il n’a pas eu de l’aimer

Et tu danses Salomé, tu le tortures
Tu ne veux plus sa paix
Achève-le Salomé

Maintenant tu vois qu’il n’en peut plus
De te voir vibrer contre le corps d’un autre

Ce soir Salomé s’est vengée
De ses propres armes
Parce qu’abandonnée
Au milieu du tourbillon, en son tumulte
Que toi-même avais créé

Pleure Belzébuth, crie, frappe
CRÈVE Belzébuth

Toi qui n’aurais pas même mérité
De la regarder
Tant est puissante
Salomé…

II

Hier soir j’ai enfanté de Belzébuth
Un ange, noir et sans ailes

Une nuit, une seule nuit avec le Diable en personne
Qui ensemença Salomé

Salomé…
Toi qui avais la nausée
Depuis son seul regard croisé
Tu n’as pas su que
Germait en toi son engeance

TA MATRICE ENFLEE,
Salomé
La vie dicta sa loi

Ce fruit du diable, pacte de nuit
Tu l’as pris comme un présent irraisonnable
De toute ton âme irraisonnée

Et chaque matin tu pries Salomé,
PRIE !
Afin que cet ange-là
Derrière son sourire
Ne cache pas la passion du Pire
PRIE Salomé, CRIE Salomé
Il est là

Jour après jour, Salomé
Tu le regardes …
Il est si beau il est à toi
Il grandira et tu veilleras
À ce qu’il ne t’assassine pas

Déjà il ne te dévora pas les entrailles
Quand il germa en toi…

Oui, jour après jour Salomé
Il a grandi en toi
Sans te dévorer
À ta surprise grande de mère condamnée

Il est si beau, il est là
Ange du ciel, figure tutélaire
Produit d’une danse en enfer
Avec le noir Lucifer

Veille, TREMBLE, CRAINS, Salomé
Que cet ange-là
Ne te dévore pas, ne t’assassine pas

N’oublie pas, Salomé,
Qu’il a suffi d’une danse
D’un regard, un seul baiser,
Pour que tu enfantes ce matin
Le fruit du pire des désirs
DÉSIR DU PIRE

Ton ange noir est là
Tu le regardes
Chaque seconde égale une torture
Belzébuth est en lui dans chacun de ses traits
Des replis de sa peau à la lueur de ses yeux

Prolonge la souffrance
Rouvre ta blessure

Salomé, NON, Salomé
TU NE PEUX PAS, NON
Tu ne peux…

Même si ses yeux sont le miroir
Du dernier espoir
Que ton amant maudit
T’a laissé entrevoir
AIME !

AIME-MOI
Ou MEURS Belzébuth

Je veux te voir brûler
De ton feu sacré

Incendie inextinguible, inextricable
Douleur insoutenable

Belzébuth,
Pour le restant de ma vie
De damnée, je peux bien,
Danser pour un autre, Belzébuth
JE VEUX BIEN

Dans ma chair meurtrie
Je n’aurai de cesse d’avoir
La mordante brûlûre de ton baiser
Et de ta langue l’empreinte tatouée…

Nathalie PHILIPPE

Tu t’es séparé de la douleur

Jusqu’alors ta plus fidèle compagne

Un beau matin et d’un commun accord

Elle est partie, tu ne l’as pas retenue

Aujourd’hui cruellement elle te manque

Avec elle tu te sentais moins seul

Sans elle à présent tu es comme nu

Paré de rien comme pour une renaissance

Tu t’es couvert d’amour, habillé de paix

Il fallait bien remplacer ce vêtement égaré

Cette peur cet effroi qui t’habitaient toujours

Par une promesse de bonheur

Ton costume de bal, ton costume de danse

Ta panoplie pour embrasser la mort

Tu l’as brûlée, elle s’est consumée

Tout comme ton cœur

Purifier il faut te purifier

Dans le sourire du soleil

Dans la morsure d’une mer froide

Les bras soyeux de la nuit

Sereine solitude

Faites donc entrer la mer dans ma maison

Qu’elle en lave enfin les murs

Souillés par les mains

De ceux qui l’ont violée

Temps souverain

Tu te chargeras du reste

Effacer les plaies, les blessures

Léchées par la caresse du soleil de sa vie

grosduboisPunchlines, de Christophe GROS-DUBOIS, Paris, éditions Sarbacane, 2009
(coll . « Exprim’Noir »)

Premier roman. Roman coup de poing de ce jeune et prometteur auteur venu du monde du cinéma et de la télévision. Roman noir, à coup sûr.

L’histoire : celle d’une paumée à peu près bien roulée, au grain de peau et à l’ingénuité exceptionnels, et surtout prête à tout : Debbie-the-slut, fille de gitans devenue star du porno à dix-huit ans, sous la férule d’un producteur-Pygmalion de plus de deux décennies son aîné, le dénommé Rob, un peu le Marc Dorcel d’Hollywood…

Nous sommes à L.A., où tous les coups sont permis, où l’Eldorado existe encore. Au moins dans la tête des quatre personnages déjantés qui habitent le récit de Gros-Dubois. This is not a love song…

Remarquez, à bien y réfléchir, c’est quand même une romance : entre cette ex-cheerleader et ce vieux producteur lubrique qui lui offre une arme automatique avec laquelle tout de même Debbie s’automutilera, victime de son goût prononcé pour le plaisir…

Bref, ce sont donc les aventures cocasses d’une star du X devenue unijambiste (voir plus haut) et qui continue à tourner malgré tout et deviendra dans l’esprit de toute une génération une véritable icône. Voyeur ? Trash ? Non, drôle, si on joue le jeu du narrateur.

Car l’histoire est racontée par une narratrice sans complexes ni langue de bois, une jeune femme qui n’est autre que Jenny, la sœur de Nine, ex-soldat revenu d’Irak et devenu body-builder, pectoraux gonflés aux protéines en bidon. Nine n’est autre que le bouche-trou qui viendra combler un moment la vie de Debbie qui s’est séparée de Rob au moment de l’accident puis de son cancer… On force le trait ? Non, c’est frais, c’est drôle, c’est enlevé, dans une langue savoureuse, avec des réparties dignes d’un vrai scénariste : « Le X c’est la mort, jamais une renaissance. C’était pourtant ce que Debbie y avait cherché. Elle avait toujours pensé le porno comme un concept bipolaire. Capable de l’élever ou de l’enfoncer » (p. 169).

La messe est dite. Si vous voulez savoir exactement dans quelles circonstances malheureuses Debbie s’est auto mutilée, lisez le livre. Il y a d’autres personnages, témoins de l’atmosphère décadente d’une société. John, le boxeur, sur les traces de son père, ancien champion… Bref, une ambiance tout en superficialité, sexe, sueur et luxure… A lire absolument. Ça détend !

Oum kalsoum

Celle que le monde arabe, son plus fidèle public, surnommait « Souma », « le Rossignol du Caire », « La bombe de Nasser » ou encore « L’astre de l’Orient », la diva Oum Kalsoum serait née en 1898, en 1904 ou  même en 1908, la date demeurant incertaine, à Tamay al-Zahaira, village pauvre du delta du Nil, d’un père imam de mosquée et d’une mère paysanne.

Oum Kalsoum fréquente l’école coranique à partir de cinq ans, et encouragée par son père imam de mosquée, elle y apprend à psalmodier des textes coraniques et se produit, déguisée en bédouin, lors de fêtes religieuses. Elle sera remarquée par le célèbre chanteur Cheikh Abu Al-Alla Mohammed, spécialiste de l’art du maqâm, mode mélodique classique et typiquement arabe qui impose certains intervalles entre les notes. Tombé en extase, le chanteur suggère à sa famille d’aller s’installer au Caire, passage nécessaire pour accéder à une célébrité à la hauteur de son talent. Nous sommes alors au tout début des années 1920, et la conjoncture est peu favorable : la colonie anglaise vient tout juste de rejeter l’indépendance totale de l’Egypte prônée par le parti indépendantiste Wafd, et les nationalistes sont exilés, les ressortissants britanniques lynchés, assassinés par le peuple.

C’est dans cet élan patriotique que la carrière d’Oum Kalsoum prendra tout son sens, sous le règne de Fouad 1er, alors que des vedettes comme Mounira Al-Madiya, la « sultane de la chanson », ou bien Mohammed Abdel Wahhab, célèbre chanteur de charme, excellent dans leur art.

C’est alors qu’Oum Kalsoum inaugure les émissions de la radio égyptienne, « La voix du Caire », et plus tard, celles de la télévision nationale. Très vite, sa notoriété va dépasser l’Egypte pour  s’étendre vers d’autres états arabes comme le Liban, l’Irak, la Syrie, et elle effectuera sa première grande tournée au Moyen-Orient en 1932. C’est à ce moment-là que le grand luthiste Mohammed Al-Qassabgui la rejoint et parfait son éducation musicale. Cette singulière diction acquise au contact du Coran lui confère cette qualité d’interprétation magistrale. Oum Kalsoum chante Dieu, son pays, les poètes et l’amour. Beaucoup de puristes jugent scandaleuse sa façon d’allier le profane au religieux. A partir de 1936, qui marque l’indépendance de l’Egypte, Oum Kalsoum s’essaiera à la comédie musicale et sera à l’affiche de six longs-métrages, de Weddad à Fatma qui signera sa dernière prestation cinématographique, la comédienne ne se trouvant probablement pas à la hauteur.

Sous le règne du roi Farouk, ses concerts ont lieu les premiers jeudis de chaque mois et sont relayés par la radio, ils se dérouleront  jusqu’à sa mort. La romancière franco-libanaise Yasmina Traboulsi, dans un texte inédit intitulé « La Quatrième pyramide », évoque la capacité de la cantatrice à envouter les foules lors de ces rendez-vous mensuels, notamment le jour funeste du 5 juin 1967, lorsque, après une première journée de combats de la guerre des six jours, opposant Israël aux pays de la Ligue arabe, la moitié des forces arabes est détruite. Le président Gamal Abdel Nasser lui demande alors de maintenir le peuple dans l’ignorance jusqu’au matin. De là naîtra l’une des chansons les plus connues du répertoire d’Oum Kalsoum : Al-Atlal, « les ruines ». « Il lui suffit d’un soupir pour que la foule pleure et d’un sourire pour qu’elle la console, le mouchoir au bout de la main droite, Souma dirige, Souma orchestre, elle y emprisonne la moindre fausse note, elle s’y accroche quand parfois un oud trop arrogant la défie »[1]. C’est par ailleurs sous le règne de Gamal Abdel Nasser qu’elle demeurera l’un des plus forts symboles de l’identité nationale, ponctuant les plus grandes actions du président de chansons demeurées parmi les plus célèbres. Ainsi, lors de la nationalisation du canal de Suez, en 1956, elle chantera « Walla zaman ya silahi » (Ô mon âme te souviens-tu ? ), en 1959, lors de la construction du barrage d’Assouan, sera créé « As Saad » (Le barrage). En 1967, l’égérie du monde arabe rend visite aux soldats blessés lors de la guerre des Six jours, engageant alors une tournée au profit de l’effort de guerre, qui la mènera à travers de nombreux pays du Moyen Orient, jusqu’à Paris où son passage à l’Olympia fit sensation. « Je viens chanter en France parce que c’est le pays de la liberté », dit-elle à la presse française. Chacune de ses chansons dure parfois plus d’une heure. Sa série de concerts l’épuise, elle souffre de crises de néphrite chroniques et sa maladie s’aggrave. Elle donne son dernier concert en 1972 et s’éteint à l’hôpital le 3 février 1975, plongeant alors le pays dans un deuil national.

Souvent comparée aux occidentales Maria Callas, Edith Piaf ou encore Ella Fitzgerald, Oum Kalsoum, l’astre de l’Orient, aura marqué et influencera encore toute une génération de musiciens, comme aujourd’hui le syro-libanais Georges Wassouf et l’algérien Rachid Taha qui ont repris certains de ses titres. Oum Kalsoum avait l’art, tout en demeurant à contre-courant des modes musicales, scéniques et vestimentaires de ses contemporains, de chanter l’histoire immédiate, en véritable porte-parole de son pays.


[1] Yasmina Traboulsi, « La Quatrième pyramide » in Les Belles étrangères. Douze écrivains libanais, Paris, éditions Verticales, 2007, p. 205.

PLAINE INCERTAINE

Il pleut sur la plaine

De mon cœur dévasté

Sans toi je ne peux plus

Respirer

Le silence,

Est souvent l’allié de la paix

Mais il peut être aussi

L’empire de nos peurs

Abandonne-moi

Maintenant

Ou plus jamais

Que je marche ou pas dans tes pas

Que je sache, oui,

que je sache

Enfin

Si tu es bien le gardien

De mes jours comme de mes nuits

De mes rires comme de mes cris

Le tueur de mes angoisses

L’artisan du paradis

Mon paradis

Cette plaine incertaine

Où nous brûlons, glissons parfois

Qui soudain n’a plus de mémoire

Jardin inondé, jardin parfumé

Je suis repartie dans la forêt sacrée

Hurler mon amour ma haine

La joie et la peine

Que j’ai de t’aimer

Ensemble nous avons

Dérobé le feu

Dévoré le temps

Défié les éléments

Demain que ferons-nous de mieux ?

Sur les rives de notre fleuve

Il n’y a pas non, il n’y a pas de rives

Et d’ailleurs pas de fleuve non plus

Ça serait mieux d’ailleurs

Beaucoup mieux même

Car cela voudrait bien dire

Que nous pourrions ce fleuve franchir

Toi et moi ça n’a jamais commencé

Et donc jamais fini

Ce que nous partageons est lié

A la famille du vent

Nathalie PHILIPPE